Cette production d’Iphigénie en Tauride de C. W Gluck est sans conteste l’une des plus remarquables des scènes parisiennes de ce début de saison 25/26. En effet, on avait rarement assisté à une telle cohérence entre l’esthétique scénique et l’esthétique musicale : deux heures trente d’une intensité hors norme, soutenue par l’intelligence de tous et de chacun.
La représentation commence avec une remise en contexte bien nécessaire pour ce genre d’histoire antique où l’on oublie toujours quel est le lien de parenté entre les différents personnages, et comment ils en sont arrivés à tous s’entre-tuer. Pour cela, le metteur en scène Wajdi Mouawad choisit de commencer avec l’ouverture de l’autre Iphigénie de Gluck, Iphigénie en Aulide, puisqu’en effet l’histoire commence en Aulide. Dans les grandes lignes : parce qu’il a tué une biche du bois sacré, Agamemnon doit sacrifier sa fille Iphigénie pour arrêter la guerre de Troie. Au moment du sacrifice, celle-ci est échangée avec une biche par Diane. Iphigénie est alors téléportée en Tauride pour devenir prêtresse de la déesse. En Aulide, tout le monde la croit morte, sa mère Clytemnestre tue son père Agamemnon, puis son frère Oreste tue Clytemnestre, sa propre mère, pour venger son père. Oreste devenu fou doit sur ordre d’Apollon aller voler deux statuettes au temple de Diane en Tauride où il ne sait pas que sa sœur est prêtresse. À ce moment le metteur en scène fait un parallèle intéressant avec le lieu où se situe l’ancienne Tauride : la Crimée, territoire ukrainien aujourd’hui sous domination russe. Les guerres continuent de traumatiser et de séparer des familles, de détruire… Après l’ouverture d’Iphigénie en Aulide s’ensuit un passage théâtral. Deux jeunes grecs (Oreste et Pylade) rencontrent le directeur et la conservatrice d’un musée de Crimée à notre époque. Ils veulent que soient rendues à la Grèce deux idoles de Diane d’époque préclassique qui sont les joyaux du musée. Le détestable directeur (Thoas) refuse de manière catégorique : la Russie ne fait pas partie des accords européens, dont faisait partie l’Ukraine préalablement, pour la restitution de biens culturels volés. La conservatrice (Iphigénie), grecque aussi, leur conseille de voler les idoles.
Toute cette action est très forte et le texte très bien écrit. Sans une vulgaire et ostentatoire prise de parti, Wajdi Mouawad a su poser là le terrible décor de la guerre et de la dictature. L’action d’Iphigénie en Tauride enfin s’ouvre sur une terrible scène de sacrifice. En effet, Thoas, le roi de Tauride a su par un oracle qu’il mourrait de la main d’un étranger. Il fait donc sacrifier tous les étrangers qui entrent sur son territoire. Et celle qui doit opérer les sacrifices est bien sûr la malheureuse Iphigénie. La scène est sombre, solennelle, violente : Iphigénie baigne ses mains et son couteau de faux sang rouge vif. Et de même que la partition de Gluck, l’assurance de la voix de Tamara Bounazou et la cohésion de l’orchestre : tout rend ici la violence de la scène. Tamara Bounazou est la grande révélation de cette soirée, dès les premiers moments de la soirée. Le songe d’Iphigénie où elle décrit le double parricide qui a eu lieu en son absence en Aulide est une véritable leçon de chant. La jeune soprano dramatique y place avec une justesse rare tous les accents de la langue française. Chaque voyelle est chantée avec précision rendant le texte parfaitement intelligible. En plus de cela, elle est une actrice crédible et puissante, qui sait prendre l’action à bras le corps sans jamais surjouer son rôle. Elle obtient à la fin de la représentation un triomphe rare et absolument mérité.
Thoas, incarné par Jean-Fernand Setti, est lui aussi entièrement névrosé depuis la prédiction de l’oracle. Également très violent tant dans le chant que dans l’action scénique, il malmène Iphigénie tout au long de l’œuvre. Jean-Fernand Setti est très expressif, terrifiant, et possède lui aussi toutes les qualités attendues d’un chanteur lyrique. Face à lui, Théo Hoffman et Philippe Talbot forment un duo parfait. Théo Hoffman donne à Oreste toute la fragilité de la folie. Littéralement mis à nu au deuxième acte, il livre sans concession ses troubles les plus sombres et les plus intimes, entouré des terribles Erinyes. Au moment de sa grande scène de folie, il est nu, et elles le retiennent et le font avancer pas à pas en même temps, comme autant de pensées noires dans l’esprit du maniaque. Malgré un très léger accent, Théo Hoffman est bouleversant dans le rôle de Pylade, toujours vrai dans ce qu’il nous déclame, la principale qualité attendue d’un acteur de tragédie. Pylade est le seul personnage sain de cette histoire. Il est jeune, fougueux et plein d’espoir. On croirait presque que Philippe Talbot a lui aussi 17 ans, tant il rend bien le caractère du personnage. Dans le célèbre air « Unis depuis la plus tendre enfance« , il se montre particulièrement touchant. Il fait de Pylade non pas un ténor héroïque mais un ténor de grâce, ce qui convient sûrement mieux au rôle.
L’ancienne académicienne Léontine Maridat-Zimmerlin est d’abord très convaincante en Seconde prêtresse, mais surtout très impressionnante en deus ex machina à la toute fin de l’œuvre, où elle fait scander à Diane la satisfaction des dieux après tant de souffrances. Fanny Royer est une Première prêtresse très touchante, dont le sens dramatique est fin, en accord avec une voix des plus agréables. Enfin, et pas des moindres, Lysandre Châlon, déjà présent à la Salle Favart dans Armide du même Gluck il y a trois ans, est l’une des voix les plus prometteuses de la jeune génération, portée par une présence scénique de plus en plus précise au cours de la soirée. De son côté, le Chœur Les Éléments (notamment le pupitre féminin, très présent dans l’œuvre pour incarner les prêtresses) est d’une grande intelligibilité, et un beau travail sur les couleurs a également été mené en parfaite cohésion avec l’Orchestre Le Consort.
A partir du 8 novembre, la direction musicale sera assurée par le jeune violoniste Théotime Langlois de Swarte, mais les premières représentations étaient dirigées avec beaucoup de précision par Louis Langrée, directeur général de la maison parisienne. L’orchestre, dont les membres sont en majorité très jeunes, fut très à l’écoute des propositions du chef, ne laissant jamais place à la moindre routine ou à des automatismes de fond de chaises. Des musiciens tous d’une grande qualité, menés par l’excellente Sophie de Bardonnèche comme Konzertmeister, donnent à la musique de Gluck un son à la fois intime et impressionnant, entre la complicité de la musique de chambre et le faste de l’opéra.
Tout dans cette production est une grande réussite – et en particulier, il faut le redire, la performance bouleversante de Tamara Bounazou qui signe probablement ici le début d’une brillante carrière !…
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CRITIQUE, Opéra. PARIS, Opéra Comique, le 6 novembre 2025. GLUCK : Iphigénie en Tauride. T. Bounazou, T.Hoffman, Ph. Talbot… Wajdi Mouawad / Louis Langrée. Crédit photographique (c) Sophie Brion






