En 1986, Denisov met en musique L’écume des jours, roman mythique de Boris Vian de 1947, avec une acuité critique où le relief de l’orchestre, ses timbres incisifs et acides, cultivent [dans une économie parfois frustrante], la forme parodique et les innombrables citations de la partition. Le texte surréaliste qui regorge de tirades et de situations absurdes, inspire une forme lyrique hybride et provocatrice, entre la revue, le théâtre musical, dont le sens questionne l’action musicale elle-même : dans un dédale de situations déroutantes et sans logique, les chanteurs jouent à exprimer leur personnage, puis font surgir leur propre questionnement comme acteur, ciblant le non sens de leur action sur scène…
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Photos : Opéra de Lille 2025 / L’Écume des jours d’Edison Denisov © Simon Gosselin
Déconstruction surréaliste :
le « contre-opéra » de Denisov
à l’Opéra de Lille
Il en résulte un sentiment de déconstruction continue [bien connecté aux discours politiques de notre époque], entre théâtre pur et [trop rares] développements orchestraux ; du reste la fosse est ici un faire valoir, simple accompagnement que le compositeur inféode strictement à la structure fragmentaire des scènes enchaînées, lesquelles mêlent à l’emporte pièce, éléments réels, du rêve, d’un cauchemar continu. L’écriture peine à nourrir un flux homogène, s’ingéniant surtout à intensifier les syncopes, césures, effets de style, situations loufoques et délirantes. Pourtant le surréalisme en visant l’inconscient peut inspirer aussi, dans le rêve, un tissu sonore d’essence onirique et fantasque ; rien de tel chez Denisov, esprit percutant et mordant, qui s’interdit toute dérive hédoniste ; le compositeur épingle et déconstruit surtout la logique emblématiquement bourgeoise ; la forme opératique étant en France historiquement aristocratique, réservée à l’élite, on comprend aussi la charge sociale de cet ouvrage incongru qui, dans l’éclatement du cadre lyrique, déploie une vraie critique contre les dérives de la société bien conforme, contre la folie humaine [ainsi dans la seconde partie, Colin qui cherche à payer les soins de Chloé malade, accepte l’emploi bien payé où il doit faire germer les canons d’armes à poing, – les semences meurtrières ayant besoin de chaleur humaine, celles des hommes [non des femmes], car leur poitrine plate diffuse mieux la chaleur (!) … dénonciation claire, directe, de la folie guerrière menant à l’autodestruction de l’humanité.
Trop rares développements orchestraux
Le vrai plaisir sonore demeure rare ; il se déploie [enfin] après la citation de Tristan und Yseult…[entre autres citations, des impressionnistes à Bernstein, sans omettre les inserts de jazz, particulièrement nombreux dans le style de Duke Ellington…], c’est alors pour le duo Chloé / Colin, un nocturne en longues phrases rétablies qui respirent et déroulent enfin des lignes vocales complètes.
La 2ème partie de cet assemblage décousu en 14 tableaux, est orchestralement plus intéressant, débutant avec le duo amoureux Colin / Alise qui se découvrent chacun, une attraction pour l’autre, partagée.
Vocalement, Colin, rôle central [continument sur scène], est bien campé par Cameron Becker, ténor à la voix sonore et claire ; à ses côtés, Chloé condamnée en raison d’un nénuphar parasite, diagnostiqué dans ses poumons, rayonne sur scène grâce au timbre fruité et fluide de la soprano Josefin Feiler. Même relief et crédibilité pour les deux rôles graves du directeur de la fabrique d’armes et de Jésus [III] défendus par Maurel Endong.
Puis c’est surtout l’ample solo d’Alise, [beau tempérament de Katia Ledoux], suscitant à la manière d’une grande imprécation lyrique, l’incendie des livres de Chick [qui vient de la larguer]. Cet autodafé offre à l’orchestre, un jaillissement progressif qui engage tous les pupitres… avec argument majeur depuis le début, la tenue des cuivres, idéalement calibrés, magistralement swingués…
Du reste dans la succession des tableaux qui suivent,- dont l’Agnus dei pour les funérailles de Chloé, Denisov ose et réussit un développement musical mieux assumé qui s’avère plus convaincant. Jusqu’à la chanson finale » Dans la rue Traversière « , entonnée par la petite fille, ultime note décalée, grinçante, qui inscrit la place du rêve et de l’improbable, au centre d’une partition qui déroute.
Les plus critiques regretteront l’éparpillement d’une forme sans unité réelle, aux formules répétitives ; les plus enthousiastes seront heureux de retrouver une production nouvelle qui met fin à un silence de 40 ans [en France depuis la création de l’ouvrage à l’Opéra-Comique, le 15 mars 1986]. Ils en souligneront avec bonheur le jeu textuel et délirant, la critique acide, et justement cette absence de développement logique, ce rythme heurté, provocant, grinçant, décalé qui en fait un drame authentiquement surréaliste. Denisov signe une manière de » contre opéra » dont l’écoute cependant à travers ses 3 actes, laisse un sentiment partagé.
Photo : Opéra de Lille 2025 / © Simon Gosselin / dernier tableau : les funérailles de Chloé
Photo : Opéra de Lille 2025 / © Simon Gosselin
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À l’affiche de l’Opéra de Lille dans le cadre de sa « constellation d’automne « , jusqu’au 15 nov 2025 [les 9, 12 et 15 nov prochains] : https://www.opera-lille.fr/spectacle/lecume-des-jours
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