C’était une des premières les plus attendues des saisons parisiennes, et bien du beau monde s’y pressait. Après plus de 32 ans d’absence, Werther revient enfin chez lui, à l’opéra comique pour sa 1402e représentation dans la salle mythique. À l’occasion de cet événement colossal une équipe artistique de rêve, pour un résultat “plus beau que dans nos rêves” selon Louis Langrée lui-même, directeur de la prestigieuse maison. Le fraîchement nommé à la tête du festival d’Aix-en-Provence Ted Huffman régissait le plateau et Raphaël Pichon ciselait comme un orfèvre le chef d’œuvre de Jules Massenet.
Dans l’intimité de la Salle Favart, Ted Huffman choisit de livrer au public parisien une version concentrée, essentielle de Werther. Le drame de la jeunesse qui, à peine sortie de l’enfance, doit affronter le monde des adultes avec pour seules armes la pureté des sentiments, est intemporel. Il ne s’embarrasse ici ni de décors fastueux, ni de grandes robes ou d’accessoires. Si cette mise en scène peut paraître un peu pauvre lors des deux premiers actes, cela se justifie à l’acte IV où plus rien n’existe que l’amour de Charlotte et Werther. Le plateau est nu, revêtu d’un sol blanc, sur lequel s’étend progressivement le sang de Werther. Une excellente direction d’acteurs, presque cinématographique suffit pour rendre cette page de drame lyrique poignante.
On connaît Pene Pati comme un rayon de soleil, toujours le sourire aux lèvres, parfait jeune homme ingénu fringant et en bonne santé, donc le parfait opposé de Werther, dépressif, malade, et éternellement malheureux. Or nous avons découvert un nouveau visage du ténor samoan. Il est lui aussi essentiel, concentré, intérieur. Werther est toujours seul, d’ailleurs il ne pense qu’à lui. Quand Charlotte lui parle de sa mère, il ne l’écoute pas. Vocalement, Pene Pati profite pleinement de l’acoustique intimiste de la salle Favart en nous donnant les plus beaux aigus en falsetto qu’on ait entendus. La voix est d’une suavité rare, il chante comme il parle, jamais il ne nous vient à l’idée de lire les surtitres.
De son côté, Adèle Charvet donne toute la richesse possible au personnage de Charlotte. Elle est intense et chaleureuse. Sa présence scénique est exemplaire et tout est impeccablement maîtrisé. Le véritable coup de cœur de cette soirée fut pour nous la merveilleuse Julie Roset qui interprétait Sophie. Ce joyeux rossignol est un véritable rayon de soleil, et c’est son espoir de bonheur qui nous tire de chaudes larmes. Elle est une partie importante de ce drame qui ne serait pas si puissant sans le contraste déchirant qu’elle y apporte. Son air au deuxième acte “frère, voyez le beau bouquet” nous emplit de tendresse et d’une émouvante joie. Julie Roset est une immense artiste qui ne cesse d’évoluer depuis que nous l’avons entendue dans Zémire et Azor de Grétry où elle était déjà remarquable.
Vient ensuite l’impressionnant John Chest qui campe un Albert méprisant et justement détestable. Outre ses très belles capacités vocales, il est un acteur né incarnant ici une sombre faiblesse. Christian Immler était le bailli. Doté d’une diction précise et d’une voix bien timbrée, il captive le spectateur par une très belle présence scénique. Jean-Christophe Lanièce et Carl Ghazarossian sont Johann et Schmidt, très comiques dans leurs rôles de pochtrons scandant “Vivat Bacchus, semper vivat”. Le jeune couple quasiment figurant est joué par deux artistes de l’académie, Flore Royer et Paul-Louis Barlet. Ils sont tous les deux précis et très présents scéniquement. Enfin, comment ne pas mentionner les charmants enfants de la Maîtrise populaire de l’Opéra Comique qui chantent joyeusement Noël. Ils chantent merveilleusement justes, et sont à l’aise sur scène dans leur jeux divers.
Tout ce spectacle n’aurait pas été si parfait s’il n’avait été porté par Raphaël Pichon à la tête de son Ensemble Pygmalion. Comme tout ensemble baroque agrandi jusqu’à l’orchestre, Pygmalion donne à la musique complexe de Massenet un caractère chambriste où pas une miette de la savante orchestration ne se perd. Raphaël Pichon met toute son attention dans l’orchestre dont il semble tricoter le son avec des mains agiles et précises. L’ouverture sonne de manière particulièrement (et volontairement) grinçante annonçant tout de suite le drame.
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CRITIQUE, Opéra, PARIS, Opéra comique, le 19 janvier 2026. MASSENET : Werther. P. Pati, A. Charvet, J. Roset… Ted Huffman / Raphael Pichon. Crédit photo (c)




