dimanche 4 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. LYON, opéra de Lyon, le 29 janvier 2026. CHARPENTIER : Louise. G. Philiponet, S. Koch, A. Smith, N. Courjal, P. Ciofi… Christoph Loy / Giulio Cilona

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Jean-François Lattarico
Jean-François Lattarico
Professeur de littérature et civilisation italiennes à l’Université Lyon 3 Jean Moulin. Spécialiste de littérature, de rhétorique et de l’opéra des 17 e et 18 e siècles. Il a publié de Busenello l’édition de ses livrets, Delle ore ociose/Les fruits de l’oisiveté (Paris, Garnier, 2016), et plus récemment un ouvrage sur les animaux à l’opéra (Le chant des bêtes. Essai sur l’animalité à l’opéra, Paris, Garnier, 2019), ainsi qu’une épopée héroïco-comique, La Pangolinéide ou les métamorphoses de Covid (Paris, Van Dieren Editeur, 2020. Il prépare actuellement un ouvrage sur l’opéra vénitien.
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Reprise de la production aixoise de cet été, la lecture de Christopher Loy déçoit quelque peu malgré la cohérence relative du propos et l’excellence de la distribution, sans la formidable Louise d’Elsa Dreisig, courageusement remplacée au pied levé par Gabrielle Philiponet. 

 

Premier opéra naturaliste (l’opéra porte le sous-titre significatif de « roman musical ») créé avec un immense succès en février 1900 à l’Opéra-Comique de Paris, Louise fut reprise régulièrement jusque dans les années 60, puis tomba dans un relatif oubli. En cause sans doute les thèmes de la liberté individuelle, de l’autorité parentale et du prestige de la famille, qui après 1968 semblaient obsolètes. La musique, dans la filiation d’un Massenet dont Charpentier était l’élève, repose surtout sur une forme de déclamation « arioso », mais ne manque pas d’alliciantes formes closes, de l’air célèbre « Depuis le jour », en passant par la romance de Julien « Dans la cité lointaine » et la sublime berceuse du père au 4e acte.  Le livret est écrit dans une langue simple, mâtinée de tournures populaires (mais Charpentier, auteur également du livret, n’est ni Zola, ni encore moins Céline qui adorait cet opéra).

L’univers montmartrois du livret est relégué à un plan secondaire, voire disparaît totalement, par le metteur en scène Christof Loy : décor unique, une salle d’hôpital qui laisse apercevoir derrière de grandes et hautes fenêtres les toits de Paris (superbe décor de Étienne Pluss et lumières efficaces de Valerio Tiberi), prétexte pour une lecture névrotique de l’intrigue qui, pour séduisante qu’elle soit, trahit l’œuvre en faisant de l’émancipation de l’héroïne un désir fantasmé (Julien apparaît sous les traits d’un médecin à la fin de l’opéra), en ajoutant des gestes incestueux du père absents des intentions du compositeur, lecture qui n’est pas dénuée d’incohérences (la mère que l’on voit parmi les couturières alors qu’elle avait menacé sa fille de travailler à la maison, et qui apparaît en tailleur Chanel, niant ainsi son origine ouvrière). Car Paris est un personnage à part entière, voire le véritable protagoniste de l’œuvre (c’est sur le nom de Paris que s’achève l’opéra). Or, que font les tableaux pittoresques des petits métiers de Montmartre, qui rappellent les « cris de Paris » jadis chantés par Clément Janequin, ou les festivités nocturnes du 3e acte dans un hôpital psychiatrique, si ce n’est pour les réduire là encore à des pathologies blâmables ? Dommage, car la direction d’acteurs est époustouflante, d’une précision d’entomologiste, y compris pour les rôles secondaires.

La distribution, en revanche, appelle tous les éloges. Hélas souffrante, Elsa Dreisig qui avait créé le rôle-titre à Aix, a été vaillamment remplacée par Gabrielle Philiponet qui a appris en un temps record l’écrasante partie de l’héroïne. Malgré une présence scénique parfois hésitante, notamment dans les scènes de complicité amoureuse avec Julien, et un timbre un peu voilé et moins séduisant dans le registre aigu, la soprano albigeoise s’en tire avec les honneurs et sauve haut la main cette soirée de première. Julien est toujours incarné par Adam Smith, ténor racé aux aigus bien projetés qui séduit par son jeu de scène et émeut dans sa romance quelque peu gâtée par une guitare trop sonorisée, et impressionne dans le rôle secondaire du Noctambule. La solide mezzo de Sophie Koch campe une mère cruelle et psychorigide du meilleur effet, imperturbable face aux requêtes de sa fille ; sa présence électrisante est à l’image de ses médiums et ses graves d’airain, même si la fatigue de son timbre se fait sentir ici ou là. Le père est solidement défendu par Nicolas Courjal, malgré un vibrato pas toujours bien maîtrisé, mais se rattrape dans le dernier acte par ses graves de basse caverneuse et ses accents « véristes » d’homme en colère, soulignés par un orchestre véhément au plus près de la prosodie. Les rôles secondaires plus ponctuels ne sont pas en reste, comme en témoignent la Balayeuse de Patrizia Ciofi (qui remplace Annick Massis entendue à Aix) dans son air très « cabaret », l’Irma de Marianne Croux, soprano léger mais à la projection non moins assurée, la Laitière ô combien gracieuse de Julie Pasturaud, le timbre velouté de la Gertrude de Carol Garcia, l’abattage de la Madeleine de Marie-Thérèse Keller ou encore l’espiègle Gavroche de Céleste Pinel. Distribution modifiée pour le Pape des Fous de Filipp Varik (Grégoire Mour à Aix), à la prestation scénique et vocale impeccable, et pour la Camille de Eva Langeland Gjerde, aussi lumineuse que Karolina Bengtsson à Aix, tous deux artistes de l’Opéra studio de Lyon.

Dans la fosse, en lieu et place de Giacomo Sagripanti, Giulio Cilona dirige avec fougue et maestria les forces de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon. L’opulence de la partition (les pages symphoniques abondent dans la partition) est bien mieux mise en valeur que dans l’espace en plein air du théâtre de l’Archevêché. Les chœurs, toujours aussi bien préparés par Benedict Kearns, sont impressionnants de justesse, tout comme les enfants très professionnels de la Maîtrise des Bouches-du-Rhône. Malgré une lecture contestable d’un metteur en scène habitué aux raretés (cf : sa récente Fiamma de Respighi à Berlin), Louise méritait largement de sortir de l’oubli.

 

 

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CRITIQUE, opéra. LYON, Opéra de Lyon, le 29 janvier 2026. CHARPENTIER : Louise. G. Philiponet, S. Koch, A. Smith, N. Courjal, P. Ciofi… Christoph Loy / Giulio Cilona. Crédit photo (c) Droits réservés

 

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