vendredi 23 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. LIEGE, Opéra Royal de Wallonie, le 20 septembre 2025. GOUNOD : Faust. J. Osborn, N. Machaidze, E. Schrott, M. Werba… T. Strassberger / Giampaolo Bisanti

A lire aussi
Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
image_pdfTélécharger (.pdf)

L’Opéra Royal de Wallonie-Liège vient d’offrir à son public (nous avons assité à la dernière du 20 septembre…) une production magistrale de Faust de Charles Gounod, un chef-d’œuvre qui restera gravé dans les mémoires du public Wallon. Sous la direction superlative de Giampaolo Bisanti (le directeur musical de l’institution belge) et dans une mise en scène spectaculaire de l’américain Thaddeus Strassberger, cette production a transcendé le stade de la simple représentation pour devenir une expérience sensorielle totale.

 

La vision du metteur en scène Thaddeus Strassberger est tout simplement époustouflante. Loin d’une approche conventionnelle, l’homme de théâtre étasunien plonge le spectateur dans un univers visuel riche en symboles et en contrastes, où chaque détail scénique participe à la narration du mythe faustien, avec une esthétique inspirée par l’histoire de l’Art : les références à Lucas Cranach l’Ancien et ses Èves tentatrices, à l’imaginaire fantastique de Gustave Doré, ou même à la sensualité ornementale de Gustav Klimt, créent une toile de fond culturelle profonde et fascinante. La scène du jardin, baignée d’une lumière quasi divine, et les enfers ténébreux de Méphistophélès sont traités avec une palette de couleurs et une utilisation de l’ombre et de la lumière qui sont autant de clins d’œil à cette tradition artistique.

Strassberger, qui signe également les décors et les lumières, utilise ces éléments non pas pour simplement reproduire la réalité, mais pour exprimer les tensions métaphysiques et morales de l’œuvre. L’étude oppressante de Faust s’oppose à la vitalité de la foire de village, tandis que la déchéance de Marguerite est magnifiée par une atmosphère de désolation poignante. La lumière n’éclaire pas, elle révèle ; l’ombre ne cache pas, elle suggère. Ce jeu permanent fait de la scène un véritable miroir de l’âme des personnages. La mise en parallèle avec le récit biblique d’Adam et Ève est une idée de génie. Faust, en quête de connaissance illimitée, devient un nouvel Adam, tandis que Marguerite incarne une Ève moderne, dont l’innocence est sacrifiée sur l’autel de la tentation. Cette approche universalise le drame, et lui confère une résonance spirituelle puissante.

La prolongation récente du contrat de Giampaolo Bisanti à la tête de l’institution liégeoise (jusqu’en 2031 !) se comprend dès les premières mesures de l’ouverture. Le maestro italien insuffle à la partition de Gounod une énergie juvénile et une clarté remarquable. Bisanti dirige avec une rigueur et une passion communicative. Son sens du théâtre et sa générosité musicale sont ici au service d’une interprétation qui allie parfaitement la grandeur dramatique et la délicatesse des moments les plus intimes. L’orchestre et les chœurs (dirigés par Denis Segond) répondent avec une précision et une ferveur impressionnantes, formant un bloc homogène et puissant qui soutient et magnifie l’action sur scène sans jamais l’écraser. La complicité entre la fosse et le plateau, essentielle dans le répertoire français, est ici absolument parfaite.

 

 

Porter à la scène le mythe de Faust exige une distribution sans faille, réunissant des chanteurs à la technique éprouvée et au fort tempérament dramatique. C’est exactement le quatuor vocal de haute volée que le public liégeois a pu entendre, chaque interprète apportant la quintessence de son art. Et c’est  le génial ténor américain John Osborn qui incarne le rôle-titre avec l’autorité vocale qu’on lui connaît. Spécialiste reconnu du belcanto et du grand opéra français, Osborn n’est pas un chanteur qui cherche à impressionner par la seule puissance. Son approche est plus nuancée et tout aussi redoutable : il mise sur la beauté du timbre, la richesse des couleurs et une agilité technique qui lui permet de naviguer avec élégance des moments de doute aux élans passionnés. Son incarnation a certainement tiré profit de sa philosophie selon laquelle chanter le répertoire français requiert de la sensibilité, des nuances, de la douceur mais aussi de la puissance pour les parties héroïques. Son expérience dans des rôles aussi exigeants qu’Arnold dans Guillaume Tell ou Éléazar dans La Juive lui a offert l’endurance et la palette expressive pour traduire la complète métamorphose du docteur.

Face à lui, la soprano géorgienne Nino Machaidze prête sa voix à Marguerite. Son magnifique timbre, à la fois corsé et moiré, apporte une présence immédiate et une homogénéité remarquable sur l’ensemble de la tessiture. Elle possède une souplesse technique et un registre suraigu remarquables, des atouts très précieux pour le rôle de Marguerite, qui exige autant de pureté lyrique dans la scène des bijoux (« Ah! je ris de me voir si belle en ce miroir« ) que de dramatisme dans la scène finale. Son affinité pour le répertoire français (malgré des défauts de prononciations récurrents…) et belcantiste lui a permis d’offrir une interprétation styliquement juste et émotionnellement poignante.

De son côté, dans le rôle de Méphistophélès, le baryton-basse uruguayen Erwin Schrott déploie toute la séduction diabolique qui fait sa marque de fabrique. Artiste au magnétisme dramatique incontesté, Schrott continue d’éblouir pour sa capacité à jouer sur les registres, alliant une diction amusée hédoniste et sanguine (bien que parfois “exotique” également…), à une gravité sombre du timbre lorsqu’il le faut. Cette versatilité est parfaite pour camper un Méphisto tour à tour railleur, séducteur et terrifiant. Sa voix puissante et son aisance scénique lui ont permis d’offrir une incarnation nerveuse, riche en couleurs et parfaitement incarnée 

En Valentin, le baryton autrichien Markus Werba apporte la noblesse et l’engagement vocal qui le caractérisent. Artiste aguerri, lauréat de nombreux concours et habitué des plus grandes scènes mondiales, Werba campe le rôle de Valentin, le frère sincère et courageux, avec une grande rigueur musicale et une profondeur d’expression particulièrement frappante. Son air « Avant de quitter ces lieux » sait résonner avec la solennité et l’émotion requises, porté par une voix au legato assuré. Dans les rôles “secondaires”, la jeune mezzo azerbaïdjanaise Elmina Hasan apporte une fraîcheur touchante et un chant plein de tendresse juvénile au personnage de Siébel, marquant une belle prise de rôle, tandis que la Wallonne Julie Bailly (Marthe Schwertlein) offre une prestation aussi vocale que comique des plus efficaces. Enfin, son compatriote Ivan Thirion ne fait qu’une bouchée du rôle de Wagner.

Bref, l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, sous la bénéfique impulsion de Stefano Pace, confirme avec cette ouverture de saison son rang parmi les grandes maisons d’opéra internationales, capables de porter haut l’exigence artistique et l’émotion partagée !

 

 

 

________________________________________
CRITIQUE, opéra. LIEGE, Opéra Royal de Wallonie, le 20 septembre 2025. GOUNOD : Faust. J. Osborn, N. Machaidze, E. Schrott, M. Werba… T. Strassberger / Giampaolo Bisanti. Crédit photographique © ORW-Liège/J.Berger

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

CONCOURS DE CHANT Georges Enesco 2026 : une édition hommage à Alina Pavlache (et les Résultats) !

La scène lyrique parisienne a vibré, du 12 au 15 octobre 2026, au rythme de la 13e édition des...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img