dimanche 21 juillet 2024

CRITIQUE, opéra. AVIGNON, Opéra Grand Avignon, les 14 juin 2024. MOUSSORGSKY : Boris Godounov. L. Batinic, F. Rougier, N. Guliashvili, A. Teliga… Jean-Romain Vesperini / Dmitry Sinkovsky.

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.

 

On avait connu le chanteur/violoniste Dmitry Sinkovky contre-ténor et violoniste (baroque), et voilà que l’on retrouve le caméléon russe comme chef d’orchestre, cette fois, à l’Opéra Grand Avignon – où le perspicace Frédéric Roels l’a engagé pour diriger cette production de Boris Godounov de Modest Moussorgski (dans sa première mouture de 1869 en 7 tableaux, donnée sans entracte et s’achevant sur l’agonie du héros, c’est-à-dire sur les raucités bizarres de ce premier jet, la plus proche du drame de Pouchkine….), dans une mise en scène signée par Jean-Romain Vesperini, dont on se souvient du travail sur le Dante de Benjamin Godard à l’Opéra de Saint-Etienne, il y a quelques saisons de cela.

 

 

Dans cette coproduction avec l’Opéra de Monte-Carlo, le metteur en scène français a fait le choix de morceler en deux l’espace scénique (décors signés par Bruno de Lavenère), avec une partie haute qui correspond à celle du pouvoir (Boris, les Boyards), et une basse où officie le peuple/le chœur. Une division de l’espace qui se veut également isolement psychique du héros, comme dans la première scène où Boris apparaît seul et pensif sur son trône, ou durant la scène de son hallucination où l’immense icône du christ en majesté disparaît derrière des zébrures sanguinolentes (images vidéo d’Etienne Guiol), la marque du crime de sang qui ronge jusqu’à son agonie finale le Tsar infanticide. Pour le reste, ainsi découpé en sept tableaux, l’ouvrage quitte la trame épique chère aux opéras historiques du XIXe siècle pour plonger les spectateurs dans l’immémoriale histoire de la Russie, en gagnant le prodigieux statut de livre iconique. Au crédit du spectacle et des fastueuses images qu’il engendre (une mention au passage pour les somptueux costumes d’Alain Blanchot !), il faudra mettre celui d’une fine direction d’acteurs, particulièrement fouillée en ce qui concerne le rôle-titre, et une aptitude à manier les grandes foules, ce qui n’est pas tâche si facile sur le plateau provençal, qui n’est pas celui de Bastille ou même Montpellier. 

Au centre de la production, le Boris du baryton-basse croate Luciano Batinic. Avec un timbre moins sombre que de coutume dans cet emploi, il ne se montre pas moins impressionnant par l’intensité de sa présence, que par sa concentration intérieure qui fait bien du monologue du II la clé de voûte de la partition. On gardera en souvenir la dernière image où le Tsar agonisant sur le sol se voit couvrir par la foule de fleurs et de terre… Face à lui, la basse géorgienne Nika Guliashvili a maille à partir avec la tessiture parfois haute du personnage de Pimène, alors que le registre grave s’avère sonore à souhait. La troisième basse de la production, l’ukrainien Alexander Teliga, est en revanche tout à fait à sa place dans la partie de Varlaam, en parfait accord avec la vocalité de son truculent personnage. En Grigori, le ténor François Rougier impressionne, et la voix s’est bien développée depuis la dernière fois que nous l’avions entendu, en plus de posséder toute la fougue requise par son personnage. Le Chouïski du ténor croate Kresimir Spicer pose un cas de conscience, car si la voix est de toute beauté et d’une incroyable puissance, elle n’a rien du caractère insidieux et inquiétant pour rendre pleinement justice à cette figure, et il est plus crédible dans celle de Missaïl, personnage qu’il incarne également, avec cette respiration comique qui lui sied (au sein de ce sombre récit). De son côté, Blaise Rantaonina incarne un bouleversant Innocent, alors que la partition originale redonne tout son intérêt à Shchelkalov, un Jean-François Barron tout d’énergie brute. La mezzo française Estelle Bobey est tout à fait crédible avec son Fiodor svelte (malgré un manque de projection vocale qui s’amplifiera avec le temps), tandis que la jeune Lysa Menu est la plus touchante des Xenia. Last but not least, l’excellente mezzo russe Svetalana Lifar offre de sensuelles et opulentes répliques dans son double rôle de La Nourrice et de L’Aubergiste ! Un mot, enfin, sur le Chœur de l’Opéra Grand-Avignon, qui réussit un parcours sans faute, remarquablement préparé qu’il est par Alan Woodbridge.

Ce superbe travail d’équipe, qui ne pouvait s’accommoder du pittoresque de l’acte polonais, justement écarté, sort encore renforcé par le choix des verdeurs de l’orchestration originale comme de la direction incisive, toujours d’une tension extrême, de Dmitry Sinovsky, décidément “au top” dans tous les domaines, surtout que l’Orchestre National Avignon-Provence donne le le meilleur de lui-même ce soir… La réussite de la soirée repose en grande partie sur leurs épaules !

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CRITIQUE, opéra. AVIGNON, Opéra Grand Avignon, les 14 juin 2024. MOUSSORGSKY : Boris Godounov. L. Batinic, F. Rougier, N. Guliashvili, A. Teliga… Jean-Romain Vesperini / Dmitry Sinkovsky. Photos (c) Cédric Delestrade.

 

VIDEO : Boris Godounov selon Jean-Romain Vesperini à l’Opéra de Monte-Carlo 

 

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