Au lendemain d’une mirifique soirée de danse, l’Opéra Ballet des Flandres (OBV) signe – avec sa nouvelle production de Don Giovanni – un nouveau triomphe artistique absolu, une expérience théâtrale et musicale qui marquera les esprits des spectateurs présents (et de ceux qui ont déjà pu voir le spectacle à Gand – qui a eu la primeur de cette absolue réussite). Confiée au talent électrisant du jeune metteur en scène belge Tom Goosens, cette vision du chef-d’œuvre de W. A. Mozart fuse avec une intelligence et une audace régénératrices.
Loin des poncifs, Tom Goosens plonge au cœur des ténèbres de la psyché humaine, transposant le drame dans un cadre contemporain à l’esthétique cinématographique et aux références subtiles. Sa scénographie (imaginée par Sammy Van den Heuvel), à la fois épurée et évocatrice, fonctionne comme une mécanique implacable, où les jeux d’ombres et de lumières sculptent l’espace et les consciences. La scène se réduit à l’essentiel pour concentrer l’attention sur le drame psychologique et moral, avec un plateau nu, dépourvu de décors traditionnels (palais, cimetière, salle de banquet), l’espace étant volontairement abstrait, laissant au texte et à la musique le soin de suggérer les lieux. Une bande étroite traverse la scène de part en part, fonctionnant comme une frise métaphysique sur laquelle défile l’action et où les personnages sont exposés, tels des êtres en représentation permanente – et qui est recouvert de la liste des « 1001 » victimes du héros pendant le fameux air du catalogue. Mais l’élément central et omniprésent est une longue échelle dressée depuis les cintres (les cieux) jusqu’aux dessous du plateau (les enfers), qui représente l’axe vertical des choix moraux : l’ascension vers le salut ou la chute vers la damnation. Car après son meurtre, le fantôme du Commandeur devient en effet une présence obsédante. À chaque nouveau crime de Don Giovanni, il gravit ou descend l’immense échelle, telle une aiguille de compteur moral qui s’approche inéluctablement de son terme. Sa descente finale depuis les cintres pour entraîner le libertin en enfer est un moment d’une intense théâtralité, conclu par un jaillissement de flammes depuis la fosse.
Le concept vestimentaire, signé Sophie Klenk-Wulff, est également un point essentiel ici, à la fois narratif et symbolique. Le spectacle s’ouvre sur une scène frappante où solistes et chœur sont mélangés, tous vêtus uniquement de sous-vêtements (caleçons, soutiens-gorge, nuisettes). Puis, au fil de l’ouverture, les personnages se révèlent en enfilant progressivement des vêtements aux couleurs distinctes qui définissent leur psyché et leur statut : le noir austère pour Donna Anna, le rouge écarlate pour Donna Elvira, le vert printanier pour Zerlina et Masetto, l’indigo pour Don Ottavio… L’humour est également très présent avec cet incroyable défilé de vraies poules de concours sur la bande étroite, une métaphore visuelle à la fois burlesque et cynique qui illustre crûment la vision que le séducteur porte sur les femmes, réduites à un inventaire d’objets de consommation… car ces mêmes poules reviendront plus tard, embrochées et rôties, lors de la scène des noces !
Cette production se conçoit comme une quête rituelle où le public est confronté chaque soir au cycle infernal de Don Giovanni, invité à se demander si la répétition des mêmes erreurs est inévitable. En dépouillant l’œuvre de ses oripeaux habituels, Tom Goosens en expose la mécanique tragique et universelle, créant un Don Giovanni d’une modernité et d’une cohérence esthétique remarquables.
Cette direction d’acteurs exigeante et inspirée trouve son écho dans un plateau vocal d’une rare homogénéité et d’une qualité superlative. En Don Giovanni, la basse malgache Michael Arivony confirme tout le bien que nous pensions déjà de lui : voix sombre, charnue et d’une projection parfaite, il incarne un séducteur aussi charismatique que cruel, animal élégant dont le chant est une arme de séduction massive. Son valet Leporello, porté par le baryton écossais Michael Mofidian, est une révélation : son « air du catalogue » est un modèle d’articulation, de verve comique et d’engagement théâtral. Le magnifique ténor belge Reinoud Van Mechelen (Don Ottavio) apporte une tenue stylistique impeccable et une ligne de chant d’une élégance souveraine, tandis que le baryton-basse afro-américain Justin Hopkins (Masetto) impressionne par sa présence et l’autorité de son chant. Enfin, la basse britannique Edwin Kaye (Le Commandeur) ne possède pas, de son côté, exactement la terreur glaciale et l’impact vocal qu’appelle son personnage…
Face à eux, les dames sont tout simplement éblouissantes. La suissesse Marie Lys (Donna Anna) déploie une vocalité de cristal et d’acier, alliant une agilité virtuose à une intensité dramatique bouleversante, confirmant qu’elle est l’une des plus grandes sopranos mozartiennes de sa génération. Alessia Panza (pour Arianna Vendittelli initialement annoncée, mais souffrante…) offre une Donna Elvira au timbre chaud et aux accents d’une noblesse déchirante, donnant à sa « vendetta » une dimension tragique et fascinante, tandis que Katharina Ruckgaber (Zerlina) enchante par la fraîcheur piquante et la rondeur sensuelle de son soprano, d’une justesse absolue.
Mais l’enchantement ne serait pas complet sans la somptueuse exécution musicale de l’Orchestre Symphonique de l’Opéra des Flandres, qui, sous la baguette tout feu tout flamme de Francesco Corti, se métamorphose en un véritable personnage du drame. Le jeune chef italien, dont on ne peut que saluer la rigueur, l’énergie et la science des couleurs, livre une lecture d’une clarté, d’un panache et d’une sensibilité rares. Il fait respirer l’orchestre avec un naturel confondant, exalte les contrastes, des pianissimi les plus troublants aux tutti les plus éclatants, et sert les chanteurs avec une écoute et un soutien constants. Chaque pupitre brille, chaque phrasé chante, dans un équilibre parfait entre la tension dramatique et la beauté purement musicale. C’est un Mozart enivrant, plein de sève et d’émotion.
Un autre moment de grâce absolue à Anvers, le deuxième en deux jours… alors Bravo !
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CRITIQUE, opéra. ANVERS, Opera Ballet Vlaanderen, le 18 janvier 2026. MOZART : Don Giovanni. M. Arivony, M. Mofidian, M. Lys, R. Van Mechelen… Tom GOOSENS / Francesco CORTI. Crédit photographique (c) Annemie Augustjins







