La mise en scène sur un plateau de télévision – que le metteur en scène Daniele Menghini offre au Barbiere di Siviglia de Gioacchino Rosssini – revient au Macerata Opera Festival, quatre ans après sa création, et demeure inventive et souvent très drôle, quitte à prendre le dessus sue l’opéra qu’elle est censée servir. Ce qui enchante dans cette représentation nocturne sur le vaste plateau du sublipme Sferisterio de Macerata, c’est le chant et la fosse !
Le décor est un plateau de télévision, ou plutôt plusieurs à la fois, le tout réuni sous l’enseigne des Siviglia City Studios : caméras, écrans, et l’équipe d’un sponsor qui tourne sa propre publicité dans le coin de scène que le drame vient de quitter. La logique tient la route. Les personnages de Rossini mentent et fabriquent des versions d’eux-mêmes, et faire de Figaro la figure tutélaire d’une industrie du divertissement ce qui relève d’une lecture sérieuse, et non d’un habillage décoratif. La production porte aussi un héritage: lauréate d’un concours pour artistes de moins de trente cinq ans dont le jury était présidé par Graham Vick, à qui elle est dédiée. Simone De Angelis éclaire le plateau comme un studio plutôt qu’une scène, chaque air cueilli dans une découpe dure et relayé en gros plan par la vidéo de Stefano Teodori.
L’ouverture se joue sur fond d’activité de production complète, présentation des personnages, entrée d’Arlequin, techniciens au travail. On y gagne en exposition, on y perd davantage en concentration. La largeur de l’arène aggrave la chose. Le Sferisterio, construit par Ireneo Aleandri en 1829 comme arène de jeu de balle, offre une scène de près de quatre vingt dix mètres, et Menghini prend la dimension au mot: à un moment, une véritable voiture est amenée sur le plateau et garée en son centre comme un simple élément de décor. Mais d’un côté de la salle, l’équipe de tournage du sponsor occupe parfois tout le champ visuel pendant que le drame se joue soixante mètres plus loin. Le public doit choisir quel spectacle regarder. La présentatrice télé, censée nous orienter, ne fait que ralentir un opéra dont toute la méthode est l’accélération. Il y a là aussi une incohérence plus profonde: la mise en scène insiste sur un monde d’écrans et d’applications, alors que Rossini et Sterbini ont bâti l’intrigue sur le papier (le billet tombé du balcon, la liste de linge substituée, la lettre produite comme preuve…), autant d’éléments qui entrent en collision avec tout ce qui, par ailleurs, met l’accent sur les réseaux sociaux et la numérisation.
Don Basilio, lui, est tout simplement mal conçu. En faire une rock star en vogue supprime ce qui le rend drôle; il devrait être un obscur provincial ridicule, facile à acheter, et la corruption perd tout ressort comique si celui qui empoche l’argent est une célébrité. La scène de la leçon souffre du même encombrement, Almaviva déguisé accompagné d’un groupe de rock pendant que Bartolo regarde le tournage du sponsor. Face à tout cela, le personnage créé d’Arlequin trouve pleinement sa place. Absent du livret et n’ayant nul besoin d’y être, le mime dansant et silencieux, dans la chorégraphie de Livia Bartolucci, rend l’ouvrage à son ascendance de commedia dell’arte. Il observe, juge, intervient, et devient à la fin un agent plus décisif que Figaro en libérant Rosina. C’est le seul ajout qui éclaire plutôt qu’il n’encombre. Le dénouement réécrit découle de lui. Rosina s’enfuit en pleine scène, traversant la salle en courant jusqu’à l’allée centrale, les caméras à sa poursuite, la course s’achevant sur les écrans quand elle se jette dans une voiture qui démarre, joli écho de celle garée sur le plateau plus tôt. L’idée de fond est bonne, plus intéressante qu’un simple refus de la cage: elle veut se libérer de tous, d’Almaviva autant que de Bartolo. Mais rien, dans les trois heures précédentes, n’en pose la graine, aucun signe d’impatience envers Almaviva lui-même, si bien que le revirement arrive comme une conclusion du metteur en scène plutôt que du personnage. Un seul indice posé plus tôt aurait transformé un coup de théâtre en résolution, et véritablement ouvert sur Mozart et le mariage amer que Beaumarchais et Da Ponte tiennent en réserve.
Dans la fosse, Jacopo Brusa, qui a repris la direction musicale de Gianluca Martinenghi, dirige Rossini en homme du rythme plutôt que de la vitesse: tempi vifs mais jamais bousculés, crescendi construits par paliers plutôt que simplement poussés. L’Orchestra Filarmonica Marchigiana a joué avec une vraie transparence et tenu la route dans le premier final, malgré l’agitation scénique, et l’orage ouvrant le second acte fut une véritable peinture de scène plutôt qu’un remplissage. Le chœur du festival, dirigé par Christian Starinieri, a chanté avec précision et une belle unité d’attaque.
Ruzil Gatin, qui reprend l’Almaviva de la création 2022, offre la performance la plus accomplie de la soirée, clair et souple, les vocalises nettes plutôt qu’approximatives; l’aria « Cessa di più resistere » fut chanté en intégralité… et bien chanté ! La Rosina de Raffaella Lupinacci, ici recomposée en mannequin de couverture dotée de sa propre communauté de suiveurs, chante Una voce poco fa avec charme et beaucoup d’acier en dessous, et se révèle par ailleurs une véritable chanteuse d’ensemble. Le Figaro de Grisha Martirosyan, matador content de lui-même, mène le célèvre Largo al factotum à un tempo qui laisse porter les consonnes, et l’aisance scénique comme le sens du tempo font merveille. Le Bartolo de Marco Filippo Romano est la plus belle réussite comique du plateau, avec un « A un dottor della mia » sorte entièrement articulé à pleine vitesse sans jamais verser dans la caricature. Riccardo Fassi chante Basilio d’une basse ferme et sombre, La calunnia construite depuis un murmure authentique; que le personnage échoue relève de la mise en scène, non du chanteur. La Berta de Giulia Mazzola, vêtue plus en artiste de music hall qu’en gouvernante, livre l’air « Il vecchiotto cerca moglie avec un vrai style, même si la jouer perpétuellement éméchée brûle bien trop tôt la seule bonne idée d’ivresse de la production, celle du soldat feint d’Almaviva. Valerio Morelli, Marco Caudera et Davide Filipponi complètent une distribution qui travaille dur tout au long de la soirée, aux côtés d’une population réduite de stylistes doublant en musiciens, en personnel de plateau et en mascottes en peluche jamais expliquées, que l’on suppose appartenir au sponsor. Les ensembles furent le plus grand bonheur de la soirée, le premier final et le trio du second acte tous deux chantés avec des lignes individuelles audibles à l’intérieur de l’ensemble.
________________________________________________
CRITIQUE, festival. MACERATA OPERA FESTIVAL, Sferisterio, le 8 août 2026. ROSSINI : Il Barbiere di Siviglia. R. Lupinacci, R. Gatin, G. Martyrosian, M. F. Romano… Daniele Menghini / Jacopo Brusa. Crédit photographique (c) Macerata Opera Festival








