mercredi 23 septembre 2026

CRITIQUE, festival. CRÉMONE, Teatro Ponchielli, le 19 juin 2026. CAVALLI : Le Nozze di Teti e Pelo. V. Ferraresi, F. Albrich, D. Pastore, M. Straffi, A. Testori… Petra Deidda / Antonio Greco

A lire aussi
Jean-François Lattarico
Jean-François Lattarico
Professeur de littérature et civilisation italiennes à l’Université Lyon 3 Jean Moulin. Spécialiste de littérature, de rhétorique et de l’opéra des 17 e et 18 e siècles. Il a publié de Busenello l’édition de ses livrets, Delle ore ociose/Les fruits de l’oisiveté (Paris, Garnier, 2016), et plus récemment un ouvrage sur les animaux à l’opéra (Le chant des bêtes. Essai sur l’animalité à l’opéra, Paris, Garnier, 2019), ainsi qu’une épopée héroïco-comique, La Pangolinéide ou les métamorphoses de Covid (Paris, Van Dieren Editeur, 2020. Il prépare actuellement un ouvrage sur l’opéra vénitien.
image_pdfTélécharger (.pdf)

Magnifique recréation mondiale du premier chef-d’œuvre de Francesco Cavalli, avec une distribution de très haut niveau, une direction superlative et une mise en scène qui parvient à rendre lisible et à donner vie à une intrigue complexe, dominée par un recitar cantando toujours ductile et expressif. Incontestablement la plus grande réussite de ce 43e Festival Monteverdi.

 

Créées au théâtre San Cassiano en janvier 1639, et jamais reprises depuis, ces Nozze di Teti e di Peleo, le plus ancien opéra vénitien conservé, s’avèrent constamment passionnantes. Ce premier opéra de Cavalli, qui est aussi son premier chef-d’œuvre, semble anticiper la synthèse mythologique du Pomo d’oro de Cesti (qui sera présenté cet été à Innsbruck) et emprunte à l’opéra de cour les ingrédients qui en ont fait le succès. Il s’agit d’ailleurs pour être précis d’une Festa teatrale, et non d’un dramma per musica, ce qui implique une intrigue inspirée de la mythologie, la représentation d’une scène infernale, la présence de ballets, nombreux et variés dans cet opéra, et une résolution heureuse. Mais parce qu’il s’agit d’un opéra vénitien, la dimension comique n’est pas absente, loin s’en faut, avec le personnage de Momus, qui se moque de l’inconstance des femmes et de l’amour toujours soumis à l’intérêt vénal.

Tandis qu’un prologue allégorique, qui rappelle ceux du Retour d’Ulysse et du Couronnement de Poppée, met en scène une joute oratoire entre la Renommée et le Temps dans la gouvernance de la destinée humaine, les futurs parents du mythique Achille voient leurs noces compromises par la Discorde qui prenant l’aspect de plusieurs personnages (dont le père de Thétis, Éaque, et une jeune servante Mergellina, lui faisant croire qu’elle est éprise de Pelée), provoque la jalousie, la colère et le désespoir de Thétis. Un concile infernal impressionnant, une Bacchanale somptueuse, le célèbre jugement de Pâris et de la pomme d’or, viennent se greffer à cette ébouriffante intrigue baroque signée Orazio Persiani, avant que l’intervention d’Hyménée ne viennent sceller les noces des deux protagonistes qui donneront naissance au célèbre héros de la guerre de Troie. Le texte est en outre un triomphe du style mariniste, et un éloge du toucher, le plus sensuel des cinq sens (« Dove il guardo non giunge arriva il tatto »), avec au passage une subtile apologie musicale de ce nouvel opéra à la fois aristocratique et populaire, lorsque Pelée s’adresse à Chiron : « E mille suon in un sol suon esprimi », soulignant ainsi la variété stylistique de l’œuvre. Ce qui est fascinant dans cet opéra justement, c’est que tout Cavalli est déjà là, notamment à travers sa capacité unique à tirer profit d’effets simples et puissants d’un point de vue dramaturgique, comme la sinfonia qui ouvre le concile infernal, les chœurs des Néréides (« Noi siam leste »), le duo d’adieu de Thétis et Pelée (« Quando due cori amanti amor accoppia »), l’extraordinaire recitar cantando de Thétis, quand elle croit son fiancé mort, aussi bouleversant que celui de Pénélope au début du Retour d’Ulysse, qui comme elle, ne chante jamais de formes closes quand elle éprouve un sentiment tragique d’abandon ; de même, le réveil de Pelée, après son naufrage, est symétrique de celui d’Ulysse, dans l’opéra de Monteverdi, jusque dans les paroles (« Dormo, sogno, o son desto »), compositeur dont il a retenu la leçon, comme en témoigne le chœur « Su lieto, lieto sposo », et son habile contrepoint qui rappelle ceux du premier acte de l’Orfeo. On soulignera également le splendide chœur des Amours, « Già la nostra genitrice », après le fameux épisode du jugement de Pâris, suivi du sublime air de Vénus « A portar del bello vanto », et sa ritournelle entêtante et fascinante. Cavalli nous surprend toujours, et si les récitatifs dominent largement, le compositeur commence un air puis la termine en récitatif et inversement : la varietas est le maître-mot du baroque, de l’opéra baroque, gage de son succès.

La scénographie imaginée par Petra Deidda a le mérite de respecter, avec une fantaisie poétique, les nombreuses péripéties de l’intrigue. Ainsi, un petit théâtre au style grec figure le prologue, muni d’un film opaque qui laisse transparaître à la fin un personnage annonçant le début de l’opéra. La sobriété ne nuit pas à la cohérence de l’ensemble, comme en témoigne la magnifique scène des Enfers, plongée dans l’obscurité et laissant entrevoir Pluton et ses trois Érinyes habillés de noirs, un masque doré sur leur bras droit ; le personnage de la Discorde est muni de longs bras suggérant l’étendue de son pouvoir (« Altro non fu che discordanze il mondo », est-il dit au milieu du deuxième acte). Les décors et costumes de Valentina Volpi font également merveille dans la superbe Bacchanale qui clôt le deuxième acte, avec un Silène irrésistible dans son costume « nu » et un Bacchus de blanc vêtu, un mixte entre une jeune fille en fleur proustienne et une Zaza Napoli. Les lumières subtiles d’Oscar Frosio ont aussi joué un rôle important dans la réussite du spectacle, conférant à la scène profondeur et efficacité aux nombreuses métamorphoses qui parcourent l’opéra. 

La distribution réunie pour redonner vie à cet incroyable chef-d’œuvre mérite tous les éloges, d’autant que l’opéra, d’une durée avoisinant les quatre heures, a été donnée dans sa quasi intégralité (seules trente minutes de musique ont été sacrifiées, notamment, et c’est dommage, les deux scènes qui précèdent l’arrivée d’Hyménée dans le dernier acte, dans lesquelles Pelée combat Thétis déguisée en chevalier, sorte de version cavallienne du Combat de Tancrède). Dans le rôle de la déesse Thétis, Valentina Ferrarese, qui avait remporté l’an dernier le concours du Cavalli-Monteverdi Competiton, est bouleversante de bout en bout, déployant un timbre chaleureux, magnifiquement projeté et d’une infinie ductilité. Ferran Albrich campe un Pelée non moins convaincant ; sa voix d’une grande sensibilité, révèle avec justesse la faiblesse du personnage, tout en étant constamment attentive au texte, particulièrement riche et difficile de Persiani. Il faut en outre souligner la performance impressionnante de Danilo Pastore dans le double rôle de la Discorde et de Méléagre (ce qui a rendu plus facile la métamorphose du premier vers le second). Une présence magnétique, un timbre de contre-ténor très souvent sollicité dans le registre aigu, conjugué avec un sens inné de la déclamation, en ont fait une des révélations de la soirée. Excellente incarnation du Temps, dans le prologue, et de Pâris, grâce à la remarquable prestation de Jorge Navarro Colorado, au timbre solidement charpenté, tandis que Alessandro Ravasio prêtait son timbre barytonnant au double rôle de Jupiter et de Nérée. Dans le même registre, Matteo Straffi est un Mercure plus vrai que nature et un Éaque d’une belle intensité. Malgré un timbre un peu nasillard, Angelo Testori, par son sens du théâtre et une élocution sans faille, a su donner vie, en les différenciant, aux trois rôles de Momus, Mars et Minos, tout comme Giacomo Pieracci a su bien distinguer les trois personnages qu’il incarne de Silène, Pluton et Triton. Si le reste de la distribution est tout aussi impeccable (Marzia Marzo en Vénus et Thésiphone, Benedetto Zanone en Pallas, Matteo Laconi, excellent en Bacchus, Gaia Ammatura en Mégère et Mergellina, Alessandro Simmonato en Alecto, ou encore Arrigo Liverani Minzoni en Chiron), une mention spéciale doit être faite pour l’Hyménée de l’Uruguayen Maximiliano Danta, lauréat du Concours Cesti, qui nous a impressionné par sa voix d’une puissance inouïe, sublimée par l’acoustique du théâtre.

Dans la fosse, Antonio Greco est le principal maître d’œuvre de cette extraordinaire réussite. Il dirige les forces et les chœurs (excellemment préparés par Diego Maccagnola) avec une passion communicative et un sens du théâtre qui force le respect. L’équilibre des pupitres, le dialogue toujours respectueux avec la déclamation, la maîtrise des affects qu’il sait toujours rendre dans l’accompagnement musical et le travail impressionnant de reconstitution pour donner vie à ce monument, mérite les plus vifs éloges. Une soirée historique qui ne pouvait mieux célébrer les 350 ans de la mort du compositeur. 

 

 

______________________________________
CRITIQUE, festival. CRÉMONE, Théâtre Ponchielli, le 19 juin 2026. CAVALLI : Le Nozze di Teti e Pelo. V. Ferraresi, F. Albrich, D. Pastore, M. Straffi, A. Testori… Petra Deidda / Antonio Greco. Crédit photographique © Antonino Dimondo

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

INSULA ORCHESTRA / LA SEINE MUSICALE. Dim 4 oct 2026. JS BACH : 6 Concertos Brandebourgeois, 11h puis 16h – Freiburger Barockorchester

L’Auditorium Patrick Devedjian à La Seine Musicale, dans le cadre de la nouvelle saison 2026 - 2027 d’Insula Orchestra...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img