Comme temps fort de ce 77ème Festival d’Avignon, la Cour d’honneur du Palais des Papes accueille le nouveau spectacle du chorégraphe américain Trajal Harrell, une création d’une beauté saisissante : The Romeo. Loin d’être une simple adaptation du mythe shakespearien, la pièce s’est révélée être une réflexion poétique et dansée sur l’universel, transcendée par l’immensité du lieu et une énergie collective contagieuse.
Au début du spectacle, les quinze interprètes du Schauspielhaus Zürich Dance Ensemble (que le chorégraphe co-dirige) accueillent le public sur le plateau, brisant d’emblée la frontière entre la scène et la salle, instaurant une forte complicité. Ce qui s’ensuit est un songe éveillé, une danse que Trajal Harrell imagine comme un rituel ancien, un langage commun transmis de génération en génération. On cherche en vain le jeune Montaigu de la tragédie ; ici, « Roméo » est un concept, un état d’âme, une invitation à un voyage hors du temps. Le chorégraphe tisse une mythologie personnelle où passé, présent et futur se télescopent dans une harmonie parfaite.
La performance est un véritable feu d’artifice esthétique. Sur un catwalk d’exception qu’est la scène de la Cour d’honneur du Palais des Papes, les danseurs défilent, virevoltent et se transforment Vêtus d’abord de noir dans une procession quasi-monacale, ils réapparaissent ensuite dans une explosion de costumes bigarrés, de tissus précieux et d’accessoires extravagants. Chaque apparition est un tableau vivant, un hommage à la mode, à l’histoire de l’art et à la diversité des corps. Les mouvements, d’une fluidité enivrante, sont un hybride subtil et génial : on y reconnaît l’ondulation du voguing, la grâce antique d’Isadora Duncan, la lenteur du butô japonais, et l’énergie brute de danses folkloriques. Cette fusion de styles, loin d’être un patchwork, crée un vocabulaire chorégraphique d’une richesse inouïe, porté par une playlist aussi éclectique que les costumes, mêlant avec audace Satie, Maria Callas, et des rythmes funk.
Mais The Romeo est aussi un spectacle d’une force émotionnelle rare. La joie et la célébration des tableaux féériques laissent peu à peu place à une méditation plus sombre et poignante. Les danses se font plus saccadées, les corps se tordent, les visages grimaçant évoquent la douleur et la résilience. La dernière partie, véritable rituel funèbre, voit les danseurs se dépouiller de leurs atours flamboyants pour ne plus faire qu’un avec l’obscurité, devenant des fantômes, des survivants traversant les âges. Ce spectacle est une invitation vibrante à célébrer la vie et la beauté dans un monde chaotique. Trajal Harrell signe là une œuvre magistrale, un moment d’humanité et de grâce pure qui a su, comme rarement, faire vibrer les vieilles pierres du Palais des Papes !
____________________________________________
CRITIQUE, festival. 77ème FESTIVAL D’AVIGNON, Cours d’Honneur du Palais des Papes, le 18 juillet 2023. « The Romeo » par Trajal HARRELL. Crédit photographiqe (c) Christophe Raynaud de Lage







