vendredi 18 septembre 2026

CRITIQUE, festival. 3ème CHAMONIX VALLEE CLASSICS FESTIVAL (Eglise Saint-Michel), le 1er août 2026. BACH : 4 Suites pour violoncelle seul par Edgar MOREAU

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Après trois soirées qui avaient déjà inscrit cette 3ème édition du Chamonix Vallée Classics Festival dans le panthéon des rendez-vous musicaux de l’été, le quatrième concert promettait un nouveau sommet, une plongée dans l’intimité et la spiritualité grâce à l’un des plus prodigieux violoncellistes de sa génération. Et quel écrin pour accueillir ce face-à-face avec l’âme humaine ! L’Eglise Saint-Michel de Chamonix avec sa lumière tamisée, et son acoustique généreuse qui enveloppe chaque note d’une réverbération presque divine, était une fois encore le théâtre de ce festival pas comme les autres. Ce soir-là, affichant complet comme la veille, le public chamoniard, fidèle et conquis, s’apprêtait à vivre un moment d’une grande force émotionnelle : l’interprétation par Edgar Moreau de quatre des six Suites pour violoncelle seul de Jean-Sébastien Bach, ces monuments de la musique universelle qui exigent du musicien une maîtrise technique, une profondeur d’âme et une capacité à dialoguer avec le silence que bien peu possèdent. Et ce jeune homme de trente-deux ans, né en 1994, allait nous prouver, s’il en était encore besoin, qu’il est bien l’un des plus grands.

 

Avec la Suite No. 1 en sol majeur, BWV 1007, on a été d’emblée saisi par la clarté, la transparence et la joie communicative qui émanaient de son jeu. Le célèbre Prélude, cette cascade de notes qui semble jaillir comme une source intarissable, a été déroulé avec une fluidité, une légèreté et une énergie presque dansante qui ont immédiatement captivé l’assistance. Edgar Moreau, avec son violoncelle de David Tecchler de 1711 et son archet de Dominique Peccatte – des instruments d’une sonorité exceptionnelle –, a su faire chanter cet instrument comme rarement on l’entend, trouvant des couleurs, des nuances, des accents qui donnaient à cette musique familière une fraîcheur et une vitalité insoupçonnées. L’Allemande, lourde et majestueuse, a déployé toute sa gravité, tandis que la Courante, légère et bondissante, semblait esquisser une danse baroque sous les voûtes de l’église. La Sarabande, avec sa mélodie simple et dépouillée, a été jouée avec une pudeur et une émotion contenue qui ont fait naître un silence de cathédrale, comme si chaque note était une offrande, un murmure adressé à l’éternité. Les deux Menuets, l’un en sol majeur, l’autre en sol mineur, ont offert un contraste saisissant, entre grâce ensoleillée et mélancolie ombreuse, avant la Gigue finale, une véritable course d’énergie, un tourbillon de notes qui s’achève dans un éclat de joie, salué par des applaudissements chaleureux, mais retenus, comme si le public, déjà conquis, pressentait que l’aventure ne faisait que commencer.

Avec la Suite No. 3 en do majeur, BWV 1009, on est entré dans un autre univers, plus lumineux, plus grandiose, presque orchestral dans sa conception. Le Prélude, avec ses arpèges éclatants, ses gammes ascendantes qui semblent chercher la lumière, a été interprété avec une puissance et une autorité rares, le violoncelle d’Edgar Moreau sonnant comme un orgue, comme un chœur de voix célestes. L’Allemande, d’une noblesse et d’une ampleur impressionnantes, a déployé toute sa richesse harmonique, tandis que la Courante, d’une virtuosité étincelante, faisait montre d’une agilité et d’une précision diaboliques. Mais c’est la Sarabande, avec sa mélodie simple, presque hiératique, qui a constitué un sommet d’émotion, un instant suspendu hors du temps où le musicien, les yeux fermés, semblait converser avec Bach lui-même, livrant une interprétation d’une beauté rare, soutenue par un son d’une profondeur et d’une chaleur qui faisaient vibrer les pierres de l’église. Les deux Bourrées – l’une en do majeur, l’autre en do mineur – ont offert une bouffée d’air, une respiration dans ce voyage intérieur, avant la Gigue finale, une danse endiablée, un tourbillon de notes qui s’achève dans une apothéose de virtuosité, saluée par un public qui, cette fois, n’a pu retenir son enthousiasme.

 

 

Puis vint la Suite No. 4 en mi bémol majeur, BWV 1010, une œuvre plus intime, plus sombre, aux accents presque douloureux, qui exige du musicien une maîtrise technique et une profondeur d’expression hors du commun. Dès le Prélude, avec ses arpèges graves, ses harmonies suspendues, on a senti que l’on basculait dans un autre monde, un monde de méditation, de recueillement, où chaque note est pesée, méditée, comme une prière murmurée. Edgar Moreau s’y est montré d’une intelligence et d’une sensibilité bouleversantes, explorant toutes les couleurs de son instrument, des sonorités les plus chaudes aux attaques les plus incisives, avec une palette dynamique d’une richesse inouïe. L’Allemande, sombre et majestueuse, la Courante, plus légère mais toujours empreinte de gravité, la Sarabande, d’une beauté déchirante, presque funèbre, ont défilé comme les stations d’un chemin de croix musical, avant les deux Bourrées et la Gigue, qui, loin de chasser la mélancolie, semblaient l’exacerber, la porter à son paroxysme, dans une danse fiévreuse et désespérée qui s’achève sur un accord suspendu, laissant planer un silence chargé d’émotion.

Et enfin, ce fut la Suite No. 6 en ré majeur, BWV 1012, l’apothéose, le sommet absolu de ce récital. Le Prélude, avec ses arpèges éclatants, ses gammes vertigineuses, a été interprété avec une virtuosité et une puissance qui ont littéralement emporté le public, transporté dans un tourbillon de notes, une ivresse sonore qui faisait vibrer les voûtes de l’église. L’Allemande, d’une noblesse souveraine, la Courante, d’une légèreté aérienne, la Sarabande, d’une beauté intemporelle, ont défilé comme les moments d’une vie, les joies et les peines, les élans et les recueillements, avant les deux Gavottes – l’une en ré majeur, l’autre en ré mineur – qui ont offert une respiration, un moment de grâce, avant la Gigue finale, une danse échevelée, une course effrénée qui s’achève dans un éclat de lumière, un majeur triomphant qui semblait sceller l’union entre le ciel et la terre.

Après le dernier accord, ce fut un triomphe, une standing ovation qui n’en finissait pas, le public debout, les yeux brillants de larmes et de reconnaissance, saluant un musicien qui, pendant près d’une heure trente, avait su lui faire oublier le monde, le temps, pour le porter au plus près de l’absolu. Edgar Moreau, visiblement ému, a salué avec une humilité qui contrastait avec la démonstration de génie qu’il venait d’offrir, et l’on a compris, devant ce spectacle, pourquoi ce jeune homme de 32 ans – Lauréat des plus prestigieux concours (Rostropovitch 2009, Tchaïkovski 2011 et Young Concert Artist 2014), double victorieux de la Musique Classique en 2013 et 2015, Lauréat d’un ECHO Klassik en 2016 et des ECHO Rising Stars en 2017, soutenu par la Fondation Banque Populaire et la Fondation d’entreprise Safran, Révélation instrumentale classique ADAMI 2012 et Prix Jeune Soliste des Radios Francophones Publiques 2013, et depuis 2023 professeur de violoncelle au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (!) – est bien l’un des plus grands violoncellistes de sa génération. Et l’on a pensé, en le quittant, à cette phrase de Pablo Casals, qui disait que les Suites pour violoncelle de Bach sont « l’essence même de la musique, la poésie la plus pure, la plus profonde » : ce soir, Edgar Moreau nous en a offert une preuve éclatante, et le Chamonix Vallée Classics Festival, grâce au programmateur éclairé qu’est David Joseph, peut s’enorgueillir d’avoir écrit une nouvelle page d’or de sa jeune histoire.

 

 

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CRITIQUE, festival. 3ème CHAMONIX VALLEE CLASSICS FESTIVAL (Eglise Saint-Michel), le 1er août 2026. BACH : 4 Suites pour violoncelle seul par Edgar MOREAU. Crédit photographique (c) Emmanuel Andrieu

 

 

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