Alors que le Gstaad New Year Music Festival célèbre avec faste sa 20éme édition, offrant au public une vraie litanie de stars – P. Domingo, V. Grigolo, C. Bartoli, X. Anduaga ou encore Marina Viotti entendue la veille -, le concert « Lovers Forever Arias » du 2 janvier en l’Eglise de Rougemont a présenté un cas d’école fascinant sur les défis d’un remplacement sans changement de programme adéquat. Réunissant pour la première fois sur scène le ténor américain Michael Spyres et la soprano italienne Anastasia Bartoli – appelée pour remplacer Nadine Sierra –, cette soirée a surtout mis en lumière un décalage frappant entre une puissance vocale débridée et l’acoustique exigeante du lieu.
La soirée s’est ouverte sur un choix artistique révélateur. Anastasia Bartoli, dont la carrière a débuté dans le hard-rock avant de triompher dans le répertoire dramatique de Rossini, a abordé l’air « Una voce poco fa » du Barbier de Séville par une interprétation qui a surtout souligné l’inadéquation d’une voix aussi ample et puissante avec les fines coloratures de Rossini. Le caractère espiègle et manipulateur de Rosina s’est trouvé noyé sous une projection sonore constante et peu nuancée, un phénomène qui s’est reproduit dans « Ebben, ne andrò lontano » de La Wally, où le drame était traduit par une intensité uniforme plutôt que par un gradient émotionnel.
Ce malaise stylistique trouve son origine dans les circonstances du concert. Comme l’explique la directrice artistique Caroline Murat, Anastasia Bartoli n’a pas été choisie comme une « star de remplacement », mais comme une « jeune artiste » à qui on offre une opportunité, suivant ainsi « l’esprit du festival ». Cette noble intention a toutefois conduit à conserver le programme initialement prévu pour Nadine Sierra, soprano au timbre lyrique et agile, ce qui s’est avéré être une erreur manifeste de casting. Le contraste était particulièrement saisissant dans des pièces comme « I Could Have Danced All Night » (« My Fair Lady« ) ou l’air « O mio babbino caro » (« Il Trittico« ), où la légèreté et l’innocence requises ont cédé la place à un lyrisme opératique trop lourd, transformant l’émotion simple en déclaration tonitruante.
Face à cette tempête vocale, Michael Spyres a fait preuve de son habituelle maestria technique, naviguant avec aisance entre le baryton de Figaro (« Largo al factotum ») et le ténor dramatique de Canio dans « I Pagliacci » (« Vesti la giubba »). Cependant, la performance du baryténor américain a semblé contrainte par deux facteurs externes. D’une part, dans les duos de La Bohème ou de La Traviata, il devait constamment ajuster sa projection pour trouver un équilibre face à la puissance de sa partenaire, ce qui a parfois étouffé la subtilité de ses phrases. D’autre part, et c’est un point crucial, il a dû composer avec des tempi imposés par le pianiste italien Vincenzo Scalera. Contrairement à la description d’un accompagnateur à l’écoute de ses partenaires, Scalera a mené l’ensemble de la soirée à un train d’enfer, abordant les accompagnements comme ses soli pianistiques (telle la Mazurka de Lecuona) avec une urgence rythmique constante. Cette course effrénée a mis à rude épreuve le chant de Michael Spyres, notamment dans les passages de bravoure, l’obligeant à suivre le piano plutôt que de modeler le temps musical. Cette absence de respiration et de rubato a privé nombre d’airs de leur dimension poétique et dramatique, réduisant la musique à une suite de notes brillantes mais précipitées.
Il serait injuste de nier l’engagement physique et vocal total des artistes, qui a effectivement soulevé de vifs applaudissements. Le public a salué l’énergie dépensée et le spectacle offert. Toutefois, dans le cadre sacré et acoustiquement si particulier de l’église de Rougemont – un lieu où, comme le rappelle Caroline Murat, « les artistes redécouvrent le contact direct avec leur public » – cette surenchère de décibels et de vitesse est apparue contre-productive.
La magie du Gstaad New Year Music Festival réside dans l’intimité et l’authenticité des rencontres musicales. En ce soir du 2 janvier, la volonté de livrer un « show » a malheureusement pris le pas sur l’écoute mutuelle et le service de la musique – et l’expérience rappelle avec force que le remplacement d’une artiste de premier plan doit s’accompagner d’une révision intelligente du programme, sous peine de créer un dissonance entre l’instrument, le répertoire et l’esprit du lieu…
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CRITIQUE, festival. 20e GSTAAD NEW YEAR MUSIC FESTIVAL (Eglise de Rougemont), le 2 janvier 2026. Michael Spyres (ténor), Anastasia Bartoli (soprano), Vincenzo Scalera (piano). Crédit photo (c) Patricia Dietzi






