Dans le cadre féerique de l’Église de Rougemont, le Gstaad New Year Music Festival a célébré son 20ème anniversaire avec un éclat particulier. Fondé et dirigé avec une passion inébranlable par la Princesse Caroline Murat, soutenu par un cercle de mécènes dévoués, à commencer par Mmes Aline Foriel-Destezet et Chahrazad Rizk, ce festival a accueilli ce 1er janvier 2026 un public aussi international que huppé pour un cadeau musical des plus précieux : le spectacle « About last Night » de la mezzo-soprano franco-suisse Marina Viotti. Pour cette date anniversaire, elle était rejointe par l’imposant baryton-basse russe Mark Kurmanbayev, offrant une variation nouvelle à ce programme qu’elle porte en elle – et a fait tourné un peu partout en Europe – depuis sept ans.
Le concept du spectacle est aussi ludique qu’intelligent : une femme se réveille avec une gueule de bois à côté d’un inconnu, se souvenant à peine de la nuit écoulée. De ce prétexte, Marina Viotti tire un fil conducteur plein d’humour et d’émotion, naviguant entre le récital classique et l’atmosphère intimiste du cabaret. Le résultat est une soirée où l’art lyrique le plus exigeant côtoie sans complexe la chanson et le théâtre musical, servi par une artiste au charme et à la présence scénique irrésistibles.
Marina Viotti a confirmé ce soir-là qu’elle est bien plus qu’une magnifique voix. Son mezzo, à la fois chaud, souple et d’une clarté cristalline, est un instrument qu’elle met au service d’une intelligence dramatique rare. Qu’elle chante la finesse mélancolique du « Paon » de Ravel, l’audace de « Black Max » de Bolcom, ou la sagesse désenchantée de « La Chanson des vieux amants » de Brel, elle habite chaque mot, chaque note, avec une vérité qui emporte l’adhésion. Son sens de la narration et son humour naturel font de ce spectacle une expérience profondément humaine et joyeuse.
La grande surprise et le formidable contrepoids de la soirée fut la prestation du baryton-basse Mark Kurmanbayev. Son apparition dans « Votre toast, je peux vous le rendre » (la célèbre chanson du toréador d’Escamillo dans Carmen) a littéralement électrisé l’auditoire. La voix est d’un grain superbe, puissante, noble, et projette avec une aisance déconcertante. Il a ensuite offert un moment d’une profondeur saisissante avec le grand air d’Aleko de Rachmaninov, déployant un lyrisme sombre et poignant. Son timbre velouté et son phrasé expressif ont apporté une gravité et une carrure opératique magistrales au spectacle.
La véritable magie a opéré lorsque les deux voix se sont rencontrées. Le duo imaginé par Mozart, « Là ci darem la mano » tiré de Don Giovanni, fut un sommet d’élégance et de théâtre. Marina Viotti, en Zerlina à la fois naïve et espiègle, a opposé sa voix claire et souple au baryton-basse enveloppant et séducteur de Mark Kurmanbayev. Leur dialogue chanté était une véritable scène de séduction, où chaque regard et chaque réplique musicale créaient un suspense délicieux. Plus tôt dans la soirée, l’esprit d’Offenbach avait déjà insufflé sa folie grâce à un autre moment de complicité. Dans « Je t’adore, brigand » de La Périchole, l’énergie comique et la précision rythmique partagée entre la mezzo et deux hommes extraits de l’audience, ont provoqué un rire franc dans l’assistance, démontrant le sens inné du jeu de Marina Viotti.
Si les voix éblouissantes de Marina Viotti et Mark Kurmanbayev ont été les étoiles filantes de cette nuit du 1er janvier, leur trajectoire lumineuse n’aurait pu être tracée sans la voûte céleste sonore tissée par trois excellents instrumentistes. Didier Puntos au piano, Antoine Brochot à la contrebasse et Gerry Lopez au saxophone ont bien plus qu’accompagné ; ils ont incarné l’âme changeante du spectacle, passant avec une aisance déconcertante des salons de la mélodie française aux fumées des clubs de jazz.
Didier Puntos, dont les mains ont épousé chaque émotion, fut le pilier narratif et le paysagiste harmonique de la soirée. De la délicatesse impressionniste du « Paon » de Ravel aux rythmes incisifs du « Tango » d’Albéniz, en passant par le soutien lyrique puissant exigé par l’aria d’Aleko, son piano a été le liant universel, à la fois guide discret et partenaire à part entière.
À ses côtés, Antoine Brochot et sa contrebasse ont insufflé la pulsation vitale et la profondeur charnelle au récital. Son jeu, tour à tour chaleureux et espiègle, a ancré « Dos Gardenias » dans une sensualité rumba, donné son swing langoureux à « Cry Me a River », et apporté une texture jazzy essentielle à l’humour de « Black Max » de Bolcom. Son dialogue avec le piano était un modèle de complicité rythmique.
Enfin, Gerry Lopez au saxophone a été la couleur, le souffle et l’esprit libertaire du spectacle. Son entrée dans « Je ne t’aime pas » de Kurt Weill y a ajouté une ironie cabaretière parfaite. Mais c’est peut-être dans « La Chanson des vieux amants » que son intervention a été la plus poignante : un solo au saxo d’une mélancolie enroulée et tendre, semblable à un monologue intérieur, qui a dialogué avec la voix de Marina Viotti pour élever ce moment au rang de pure magie.
« About last Night » est une célébration de l’art du spectacle vivant dans ce qu’il a de plus généreux. En mêlant avec autant d’aisance l’opéra, la mélodie, le cabaret et la chanson, Marina Viotti et ses complices rappellent que les grandes émotions ne connaissent pas de frontières de genre. La mise en espace simple mais efficace, l’interaction complice avec les musiciens, et l’atmosphère de confidence créée ont transformé l’écrin de pierre de l’Église de Rougemont en un cabaret intimiste et chaleureux.
Pour son vingtième anniversaire, le Gstaad New Year Music Festival, sous l’impulsion de la princesse Caroline Murat et de ses partenaires, a fait le pari de l’excellence et de l’audace. Avec « About Last Night », ce pari est un triomphe. Un immense bravo à Marina Viotti pour ce projet qu’elle porte si brillamment, et un merci particulier pour nous avoir fait découvrir la formidable voix de Mark Kurmanbayev. Souhaitons à ce spectacle, dans toutes ses variations futures, encore de nombreuses nuits aussi enivrantes !…
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CRITIQUE, festival. 20e GSTAAD NEW YEAR MUSIC FESTIVAL (Eglise de Rougemont), le 1er janvier 2026. « About last night« . Marina Viotti (mezzo), Mark Kurmanbayev (baryton-basse), Didier Puntos (piano). Crédit photos (c) Patricia Dietzi





