lundi 5 octobre 2026

CRITIQUE DVD / BLU-RAY, événement. PURCELL : Dido & Aeneas / Didon et Énée, 1689. Sonya Yoncheva, Attila Varga-Tóth, Sarah Charles,… Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles, Stefan Plewniak (1 dvd-Blu-ray CVS Château de Versailles Spectacles, oct 2024) 
 
 
 


A lire aussi
image_pdfTélécharger (.pdf)

Filmée en oct 2024, cette production de l’Opéra Royal de Versailles est une brillante réussite. Assurément l’une des plus homogènes présentées sur la scène du théâtre historique. Le spectacle sait habilement fusionner le caractère tragicomique (Didon / Belinda) et terrifiant (la sorcière) de solistes aguerris, avec le jeu millimétré des circassiens : c’est autant un déploiement scénique poétique et visuel que l’arène bouleversante des amours tragiques d’une Reine maudite, vouée à l’impuissance, l’abandon, la mort. C’est surtout la réussite d’un travail d’équipe qui mêle autour de la star Sonya Yoncheva, plusieurs jeunes chanteurs membres de l’Académie de l’Opéra Royal au profil très convaincants : Sarah Charles, Attila Varga-Thóth…

 

 

 

FABULEUSE VITALITÉ DU THÉÂTRE DE PURCELL
La corde tendue, haletante, surexpressive qu’imprime Stefan Plewniak à tous les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra Royal exprime dès le début et le formidable prélude – conçu ici comme une tempête émotionnelle d’où jaillit une Didon comme rescapée d’un naufrage, la fabuleuse vitalité du théâtre de Purcell. Belle idée que ce Cupidon qui armé de sa flèche, décide du sort des cœurs fûssent-ils royaux. Le jeune dieu s’amuse même à l’acrobate pendant certains intermèdes et à lapin referme le spectacle dans une dernière bascule.
C’est un art consommé des contrastes, avec ce relief nerveux des instruments, agents de la catastrophe à venir, qui se déploie peu à peu : éclairs dramatiques du début, langueur infinie de la Reine détruite, abîmée (avec chorégraphie des naïades jaillissant de l’onde). Dans son premier lamento, d’un amour éperdu, impuissant et douloureux, écarté de toute paix, Sonya Yoncheva affirme une somptueuse autorité vocale : longueur de souffle, chaleur d’un timbre désormais enveloppant et charnu, idéalement sombre, abîmé dans l’affliction la plus profonde. Elle est Didon seule, impuissante, bientôt trahie et abandonnée. En « évacuant » le profil d’Enée (lequel ne parait que très fugitivement), Purcell s’est surtout intéressé au portrait tragique et douloureux de la Reine de Carthage. Un opéra sombre et fantastique taillé pour une cantatrice au puissant tempérament doloriste.

 

POÉSIE DES DANSES ET DES INTERMEDES
Soulignant la sensualité à l’œuvre dans cet opéra des amours de Didon, la production développe danses et intermèdes ; leur opulence éclaire avec d’autant plus de justesse, l’immense tendresse de la Reine pour son hôte, le troyen Enée : ainsi le développement instrumental (et dansé) qui précède la première rencontre entre les deux souverains. Dommage que l’Enée d’HALIDOU NOMBRE, s’il est doté d’un superbe timbre, manque encore de stabilité ; l’émission est peu précise et reste fluctuante. Admirable en revanche d’agilité expressive, élégante et ardente, la Belinda de SARAH CHARLES qui brûle les planches par sa précision, son acuité textuelle, sa vivacité expressive.

L’acte noir (II), antre humide de la Sorcière tranche nettement et rompt avec les délices sensuels qui précèdent. Le spectacle se joue des changements à vue, déploie un formidable imaginaire scénique : rochers mouvants, créatures grouillantes qui supposent l’activité des forces souterraines ; le destin qui précipite le sort des amants royaux s’incarne alors dans la figure de la Sorcière : excellente idée de distribuer à celle qui déteste le bonheur de Didon, un ténor (percutant et très bien chantant ATTILA VARGA-TÓTH) ; l’acte noir évoque les fonds marins, suscitant une tempête vengeresse ; le tableau ténébreux, maléfique est d’autant plus convaincant que les deux suivantes de la Sorcière sont elles aussi particulièrement percutantes (flottant au dessus des planches telles des sirènes démoniaques). C’est de loin le meilleur épisode visuel du spectacle, qui allie idéalement danse, acrobatie, chant imprécatoire et jouissif, apparitions spectaculaires (les bras de la Sorcière traités comme d’immenses tentacules) …

 

ÉLOQUENTE MOTRICITÉ de l’ORCHESTRE DE L’OPÉRA ROYAL
La fine caractérisation que défend l’Orchestre de l’Opéra royal y envisage avec raison l’influence française – Lullyste- de l’ouverture ; inventive, contrastée, elle se déploie magnifiquement dans la suite qui forme le prélude à la tempête du II : basson endiablé, et cordes éloquentes intègrent plusieurs pièces provenant d’autres opus de théâtre et qui ici nourrissent avec brio et profondeur, la portée dramatique du spectacle. Ils donnent de l’épaisseur à la relation Didon / Énée, qui originellement manque de développement. Jouer l’œuvre ainsi à Versailles et dans un déroulement particulièrement abouti, enrichi, complété, restitue aussi dans la création de Purcell, la place des Français… Lully donc dans la structure de l’ouverture, mais aussi Marc-Antoine Charpentier dont Purcell a pu connaître les petits opéras, joyaux raffinés dont « Actéon » entre autres (1684, qui précède donc immédiatement la Dido de Purcell). La mort tragique d’Actéon est d’ailleurs précisément évoquée par la 2è suivante de Belinda (impeccable LILI AYMONINO) : très subtile annonciation de la propre mort de la Reine en fin d’action (avant que le messager Mercure diligenté par la Sorcière, ne commande à Enée, la nécessité de son départ imminent).

 

SUBLIME LAMENTO FINAL
Au III, l’empire du destin tragique et l’accomplissement du sortilège vengeur s’accomplissent dans le déploiement des pantomimes et jeux circassiens, lesquels expriment parfaitement la sauvagerie grandissante qui conspire et finalement triomphe : l’Orchestre versaillais s’y montre fabuleusement inspiré, exprimant l’impérieuse puissance de la lyre tragique. ATTILA VARGA-TÓTH y fait un marin, prêt à appareiller sur le navire qui va emporter Énée, parfaitement enjoué, vaillant, conquérant. En réalité la Sorcière déguisée savoure ainsi le succès de son complot contre Didon (Elissa)…
Paraît alors Didon / Elissa, désormais fiancée de la mort : Sonya Yoncheva digne, aristocratique, déploie une soie comme envoûtée, éclairant dans la partition de Purcell, ses éclairs tragiques et sombres.
« Ta main Belinda, les ténèbres m’envahissent »… le dernier lamento déroule un adieu déchirant à la vie, à l’amour (« souviens toi de moi »), incarnation de la fragilité comme l’essence même d’une existence humaine. Longueur du souffle, style nuancé, sons filés, aigus tenus et clairs, Sonya Yoncheva réalise un sans faute, dans la sincérité et le dernier dépouillement. Désir vain, perdue, noyée dans l’onde océane de la fin, la reine disparaît dans l’immensité bleue.  Magistral.

 

 

 

____________________________________________________________
CRITIQUE DVD événement. PURCELL : Dido & Aeneas / Didon et Énée, 1689. Sonya Yoncheva, Attila Varga-Tóth, Sarah Charles,… Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles, Stefan Plewniak, direction. 1 dvd – Blu-ray – enregistré à l’Opéra Royal de Versailles, le 19 oct 2024 – 1h42 – CLIC de CLASSIQUENEWS

 

Sonya Yoncheva, Didon
Sarah Charles**, Belinda
Anas Séguin, Énée
Attila Varga-Tóth**, La sorcière et un marin
Pauline Gaillard** et Camille-Taos Arbouz*, Sorcières
Stéphane Wolf*, Un esprit
Clara Penalva*, Deuxième femme
*Membres de l’Académie de l’Opéra Royal
**Membres de l’Académie de l’Opéra Royal – promotion 2023-2025
Acrobates et danseurs
Chœur et Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles
Stefan Plewniak, direction
Julien Lubek et Cécile Roussat, mise en scène, chorégraphie, décors, costumes et lumières
1 dvd, 1 Blu-ray – enregistré à l’Opéra Royal de Versailles, le 19 oct 2024 – 1h42
PLUS D’INFOS sur la production à l’affiche du Château de Versailles Spectacles /
PURCELL : DIDON ET ÉNÉE – Opéra Royal de Versailles :
https://www.operaroyal-versailles.fr/event/purcell-didon-et-enee/

 

 

 

____________________________________________

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

ORCHESTRE DU PAYS BASQUE. « La Fabrique de l’Orchestre ». Saint-Étienne-de-Baïgorry le 10/10 et Cambo-les-Bains le 11 octobre. Orchestre du Pays Basque, Benjamin Lévy (direction)

L’Orchestre du Pays Basque – Iparraldeko Orkestra poursuit son ancrage dans le territoire et l’ouverture à tous les publics....

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img