vendredi 6 novembre 2026

CRITIQUE, danse. LYON, 80èmes « Nuits de Fourvière » (Grand Amphithéâtre Romain), le 23 juin 2026. « House » & « Delay the Sadness » par Sharon EYAL et la Compagnie S-E-D

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Sous le ciel de Fourvière, dans l’écrin du Grand Amphithéâtre Romain, les Nuits de Fourvière ont fêté leurs 80 ans en réunissant (notamment) deux pièces de Sharon Eyal (« House » et « Delay the Sadness ») que près de quinze années séparent, comme un avant et un après dans le parcours de l’une des chorégraphes les plus singulières de notre époque. Le résultat est un choc esthétique et émotionnel foudroyant, un double portrait où la pulsation techno sculpte les corps et où la répétition devient langue maternelle.

 

Dès que résonne dans l’enceinte de l’Amphithéâtre la musique d’Ori Lichtik, quelque chose bascule. Un danseur solitaire, glissant hors de l’ombre dans une combinaison noire aux reflets métalliques, fend l’espace d’une démarche féline. Puis le groupe apparaît, vingt-deux interprètes du Ballet de l’Opéra de Lyon, véritables créatures hybrides dans leurs justaucorps couleur chair qui donnent l’illusion troublante de la nudité. Ce que Sharon Eyal orchestre alors, dans cette première pièce intitulée House, relève de la transe collective. Les corps se cambrent à l’extrême, se dressent sur des demi-pointes, se déhanchent avec une lenteur démesurée, comme désarticulés, tandis que les mains viennent obsessionnellement se porter au visage, dans un geste qui dit à la fois l’effroi et l’extase.

La magie opère par cette alchimie unique entre la masse et l’individu : le groupe est tour à tour organisme géant, nuée d’étourneaux, armée d’automates sensibles. Les séquences collectives, d’une précision millimétrée, se fissurent soudain lorsqu’un soliste s’extrait du flux, avant d’y être aspiré de nouveau. La musique d’Ori Lichtik, avec ses beats techno et ses nappes de synthés nostalgiques, pulse comme un cœur artificiel sous la peau du spectacle. Et lorsque, dans le final, le groupe recompose des lignes géométriques sur des accents plus pop, le dessin de lumière d’Alon Cohen se réchauffe : on assiste à une véritable respiration collective, une vague d’humanité qui submerge la rigueur du vocabulaire. Le Ballet de l’Opéra de Lyon, entrant pour la première fois cette œuvre à son répertoire, s’empare de cette écriture exigeante avec une autorité et une cohésion impressionnantes.

 

 

Après l’entracte, le noir se fait. Les lumières d’Alon Cohen percent la pénombre, révélant huit silhouettes de la Sharon Eyal Dance Company (S-E-D). La musique de Josef Laimon, plus atmosphérique, plus fragmentée, semble résonner depuis longtemps déjà. Et le ton change. Si House était une fête tribale, Delay the Sadness est une confidence à voix basse, un tombeau élevé à la mémoire d’une mère disparue. L’œuvre, dédiée à la mère de la chorégraphe, transforme la peine intime en un récit universel sur le deuil et la continuité de la vie.

D’emblée, la signature d’Eyal est là – dos arqués, demi-pointes, saccades –, mais elle s’enrichit soudain d’une couleur nouvelle. Des ports de bras amples, des pas de valse, de larges arabesques, des sauts et des pirouettes viennent se greffer à ce langage si reconnaissable, créant un contraste saisissant avant que les corps ne se recroquevillent et ne se distordent de nouveau. Les costumes couleur chair, tachés d’éclaboussures sombres, font des danseurs autant de cœurs palpitants et vulnérables. La pantomime inventée par la chorégraphe – doigts sur la bouche, mains vibrant autour des oreilles, index pointé vers le public – devient un lexique du deuil, un cri silencieux qui attend son heure pour exploser.

Les solos et les duos se détachent du groupe avec une netteté bouleversante. Une silhouette fragile s’immobilise, se recroqueville, parcourue de tremblements, avant de rejoindre le flux collectif. Un couple s’avance vers la salle ; la danseuse, joues peintes de rouge, hurle sans un bruit, et ce cri muet traverse l’amphithéâtre comme une déflagration. Les interprètes, d’une virtuosité qui ne se départit jamais d’une profonde humanité, oscillent entre douleur et tendresse, formant une communauté d’ombres et de lumières où la fragilité affleure sous chaque geste. La beauté de cette pièce est une beauté qui déchire, une grâce qui jaillit de la faille.

Avec ces deux pièces, Sharon Eyal confirme sa place à part dans le paysage chorégraphique contemporain : celle d’une artiste qui, loin de répéter une formule, creuse inlassablement le même sillon avec une obstination et une inventivité qui forcent l’admiration. Sous le ciel étoilé de Lyon, en ce 23 juin 2026, le public du Grand Amphithéâtre Romain a assisté à l’une de ces nuits où la danse cesse d’être un spectacle pour devenir une expérience – viscérale, sensorielle… et inoubliable !

 


 

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CRITIQUE, danse. LYON, 80èmes « Nuits de Fourvière » (Grand Amphithéâtre Romain), le 23 juin 2026. « House » & « Delay the Sadness » par Sharon EYAL et la S-E-D. Crédit photo (c) Droits réservés

 

 

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