Chez Angelin Preljocaj, la mort n’est jamais immobile. Elle traverse, secoue, fracture, consume, mais, surtout, elle oblige le vivant à inventer de nouveaux gestes pour ne pas sombrer. Avec Requiem(s), repris ici deux ans après sa création, le chorégraphe franco-albanais propose une sorte d’architecture de survie, une liturgie physique où les corps s’agrippent encore à l’élan vital alors même que tout semble promis à la disparition.
Le spectacle frappe d’abord par sa densité organique. Dix-neuf danseurs envahissent le plateau comme une matière mouvante, compacte, presque tellurique. Chez Preljocaj, le groupe n’est jamais décoratif : il agit comme une pression. Une communauté humaine en état de tension permanente. Les lignes se forment puis se désagrègent… les masses s’effondrent avant de renaître dans une autre configuration. Le chorégraphe retrouve ici cette science très particulière du mouvement collectif où chaque trajectoire individuelle semble absorbée dans une respiration plus vaste.
Mais Requiem(s) impressionne avant tout parce qu’il refuse le piège du dolorisme. Là où tant d’œuvres consacrées au deuil s’abîment dans une gravité monochrome, Preljocaj ose la collision des intensités. Le noir y côtoie l’extase. La rage surgit au milieu du sacré. La brutalité métallique de System of a Down fracture soudain les élévations liturgiques de Ligeti ou de Mozart ; cette hétérogénéité musicale qui pourrait tourner au collage démonstratif, devient ici un langage émotionnel profondément contemporain. Comme si le deuil moderne ne pouvait plus parler une seule langue. Variations sur le thème de la mort…
Le plus fascinant demeure la capacité du chorégraphe à ritualiser l’effondrement sans jamais le figer. Les tableaux s’enchaînent comme des visions fugitives : procession spectrale, convulsions collectives, duos suspendus entre abandon et résistance. Certaines images évoquent Bosch, Bacon ou des Pietà décomposées par l’époque contemporaine ; d’autres rappellent combien Preljocaj reste un superbe artisan des articulations humaines, capable de faire surgir une émotion abyssale d’un simple déséquilibre du torse ou d’une torsion du bras.
Visuellement, l’œuvre atteint parfois une puissance hypnotique rare. Les éclairage sculptent les interprètes comme des apparitions intermittentes ; les silhouettes émergent du noir avant d’y replonger, avalées par une obscurité qui agit presque comme un partenaire de danse. La scénographie spartiate d’Adrian Chalgard participe au vertige mental mis en scène, cet état où le réel devient instable, poreux, traversé de présences invisibles…
Et pourtant, malgré la douleur omniprésente, quelque chose insiste : une jubilation étrange, presque insolente. C’est peut-être là que Requiem(s) devient profondément personnel. Preljocaj met en mouvement le refus viscéral de laisser les morts gagner totalement du terrain sur les vivants. D’où cette énergie féroce qui irrigue la pièce et qui s’apprécie davantage dans les parties de l’opus à effectifs réduits : le pas de quatre masculin, haletant, ou encore un pas de cinq qui paraît comme un prélude à une agression… D’où aussi cette sensation troublante que chaque séquence danse autant contre la mort qu’avec elle.
À 67 ans, Angelin Preljocaj a signé l’une de ses créations les plus intimes, mais aussi l’une des plus libres. Le geste y paraît débarrassé de toute nécessité de séduire dans cette reprise. Ne reste qu’une urgence : transformer l’absence en mouvement. Et rappeler, par le biais d’un enregistrement de Gilles Deleuze vers la fin du ballet, qu’il ne faut « pas confondre le bourreau et la victime ».
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CRITIQUE, danse. LA SEINE MUSICALE, le 6 mai 2026. Angelin PRELJOCAJ : REQUIEM(S) par le Ballet Preljocaj. Crédit photographique (c) droits réservés






