vendredi 9 octobre 2026

CRITIQUE, danse. GENEVE, Pavillon de la Danse, le 7 septembre 2023. « The Köln Concert » par Trajal HARREL et le Zürich Dance Ensemble

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Ce 7 septembre 2023, au Pavillon de la Danse de Genève, ce haut lieu de la création chorégraphique toujours à l’affût des langages les plus audacieux, Trajal Harrell et son Zürich Dance Ensemble ont offert une telle parenthèse enchantée avec The Köln Concert. Une œuvre qui, bien au-delà du simple spectacle, s’est imposée comme une expérience sensorielle et émotionnelle d’une grande puissance.

 

L’idée du fameux chorégraphe américain est ici de faire dialoguer sur scène la voix cristalline de Joni Mitchell et l’improvisation pianistique légendaire de Keith Jarrett, rien de moins ! Quatre chansons de la muse canadienne servent de prologue à l’immense fresque musicale du Köln Concert. Et sur ce terrain glissant, où la beauté pourrait sombrer dans le simple exercice de style, Harrell signe un coup de maître. Il n’y a ici aucune tentative de simple illustration, mais une véritable alchimie. Sa chorégraphie, loin de se soumettre à la musique, l’embrasse, la questionne et la révèle, créant des superpositions d’une incroyable intelligence. 

Visuellement, le spectacle est un choc esthétique. Les sept interprètes, vêtus de longues robes noires qui évoquent à la fois une dignité antique et la haute couture la plus radicale, semblent tout droit sortis d’un rêve. Leur présence, à la fois statuaire et fluide, convoque un monde hybride et fascinant. On y croise l’énergie brute et sensuelle du voguing, la lenteur méditative du butô, la rigueur de la danse postmoderne et jusqu’à l’élégance des attitudes de la statuaire grecque antique. Trajal Harrell ne se contente pas de mélanger ; il tisse une toile complexe où chaque geste, chaque pose est une citation, un hommage, une réinvention. Dans un mouvement de pendule hypnotique, il fait tanguer le public, l’immergeant dans un rituel collectif où la frontière entre la représentation et l’incarnation s’efface.

 

 

Mais ce qui rend The Köln Concert véritablement bouleversant, c’est sa dimension profondément humaine, presque vulnérable. Cette pièce, née dans le contexte si particulier de la pandémie, résonne comme une méditation mélancolique sur la solitude, la perte et le désir de lien. Comme dans un rêve, les danseurs évoluent seuls, souvent sans se toucher, les corps en quête d’une proximité impossible, d’une intimité fantasmée. Cette fragile beauté irradie chaque solo, chaque mouvement, conférant à l’ensemble une solennité poignante. Les « effondrements », les élans brisés évoquent avec une acuité déchirante notre condition post-moderne. C’est un adieu à ce que furent les corps intacts, une ode à la séparation.

Et pourtant, de cette mélancolie naît une beauté inouïe. Le geste, bien que minimal et parfois presque futile dans sa tentative de toucher l’indicible, se teinte d’une grâce singulière qui désarme et captive. On est saisi par cette douceur qui émane de la scène, par cette célébration de la vulnérabilité comme ultime forme de résistance. The Köln Concert est une œuvre qui ne se comprend pas avec le mental, mais qui se vit avec le corps tout entier. Il y a une forme de joie pudique, une énergie de renouveau qui émane de ces corps fiers, comme un rappel que la beauté peut naître des cendres. L’humour et l’ironie, toujours présents chez Harrell, agissent comme un baume, maintenant une distance salutaire .

En somme, cette création est un voyage, une invitation à retrouver le chemin de notre propre humanité. Trajal Harrell nous emmène aux confins d’une beauté fragile et renversante, offrant une expérience scénique d’une grâce et d’une profondeur qui restera longtemps gravées dans notre mémoire.

 

 

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CRITIQUE, danse. GENEVE, Pavillon de la Danse, le 7 septembre 2023. « The Köln Concert » par Trajal HARREL et le Zürich Dance Ensemble. Crédit photographique (c) Redo Schmid

 

 

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