Après « Ce que le ciel ne sait pas » par Feda Wardak et Saïdo Lehlouh, au début du Festival de Marseille, c’est au Théâtre de la Criée que nous avons eu la chance d’assister à la dernière création d‘Olivia Grandville : « En même temps« . La chorégraphe française, directrice du CCN de La Rochelle depuis 2022, y déploie une vraie intelligence, celle qui consiste à faire de la danse un outil critique sans jamais sacrifier le plaisir du spectateur. On ressort de la salle avec des images plein la tête, un sourire aux lèvres et une petite inquiétude au creux de l’estomac — le signe, sans doute, que la pièce a touché juste.
Tout commence par un faux-semblant. Un homme en jeans et pull noué sur les épaules prend la parole, pérorant sur la beauté de la danse et la « communauté joyeuse et ordonnée » qu’elle serait censée incarner. Cette figure de présentateur opportuniste, à la fois grotesque et terriblement familière, installe d’emblée le ton : celui d’une dérision mordante qui n’épargne personne, et surtout pas les discours bien huilés sur l’art et le collectif. Derrière la facétie, la question est sérieuse : que cache donc cette fascination contemporaine pour les corps qui bougent à l’unisson ?
La réponse fuse, kaléidoscopique. Neuf interprètes, tour à tour nageurs synchronisés, danseurs de ballet, manifestants ou lézards aux yeux écarquillés, traversent une histoire de la danse collective avec une énergie jubilatoire. Les tableaux s’enchaînent comme autant de citations détournées — files à l’américaine, rondes expressionnistes, gestes de gymnastique, pas de samba ou de rave —, chaque fragment étant à la fois une madeleine de Proust chorégraphique et un petit caillou glissé dans la chaussure du spectateur. Car sous la précision millimétrée des corps, quelque chose d’autre affleure : l’ombre des défilés militaires, des mouvements de masse, des alignements trop parfaits pour être innocents. Un bandana rouge, un chien à quatre pattes, et voilà que la fête collective montre son revers. La pièce ne dit jamais quoi penser ; elle fait mieux, elle fait vaciller.
La scénographie de James Brandily, avec son grand volume blanc mobile qui sert tour à tour de coulisses, de scène et d’écran, est un terrain de jeu d’une ingéniosité constante. Les vidéos de César Vayssié, qui projette en fin de parcours un montage d’archives où se croisent parades, défilés et chaînes de production, donne à l’ensemble une profondeur vertigineuse. Et la musique de Benoît de Villeneuve et Benjamin Morando, loin d’illustrer les gestes, pulse comme une respiration intérieure, tantôt mécanique, tantôt organique.
Mais ce qui emporte véritablement, c’est la manière dont Olivia Grandville, ancienne ballerine de l’Opéra de Paris devenue l’une des voix les plus libres de la danse contemporaine, retourne l’unisson contre lui-même. Après avoir disséqué avec une drôlerie contagieuse les mécanismes de cette forme suspecte, elle en délite la mécanique dans un final d’une beauté fragile. Les corps se détachent, se cherchent, se répondent en ricochets. L’énergie circule autrement. Ce n’est plus l’alignement qui fait communauté, mais la manière dont chaque danseur retrouve, dans un clair-obscur, la possibilité d’un geste propre. Une promesse, et peut-être une nécessité.
En même temps est de ces spectacles qui réveillent. Par son humour, sa science du collage et sa gravité souterraine, Olivia Grandville signe une pièce aussi réjouissante qu’exigeante, portée par des interprètes d’une engagement total. On en sort avec l’envie de danser — seul ou ensemble… mais jamais au pas !
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CRITIQUE, danse. 31ème FESTIVAL DE MARSEILLE, Théâtre de la Criée, le 27 juin 2026. « En même temps » par Olivia GRANDVILLE. Crédit photo (c) César Vayssie







