Chaque année, le Festival de Marseille transforme la cité phocéenne en une scène à ciel ouvert, un véritable laboratoire d’idées et de sensations où la danse, le théâtre et la musique se mêlent pour interroger le monde. Pour son édition 2026, qui s’annonce d’ores et déjà comme un cru d’exception sous la direction de Marie Didier, il pose ses valises dans quatorze lieux emblématiques de la ville, de la Friche la Belle de Mai à la Cité Radieuse, en passant par la majestueuse Centre de la Vieille Charité. En réunissant des artistes venus de plus de dix-sept pays, cette nouvelle édition se veut un vibrant appel à la rencontre et au dialogue entre les cultures, opposant à la peur de l’autre une créativité débordante et une pensée résolument engagée. C’est dans ce contexte bouillonnant qu’a eu lieu la création mondiale de « Ce que le ciel ne sait pas », par Feda Wardak et Saïdo Lehlouh, un événement qui restera gravé dans les mémoires comme l’un des temps forts de cette édition.
D’emblée, le spectateur est saisi par la puissance évocatrice d’une installation scénographique hors norme. Fruit du travail acharné de l’architecte et artiste afghano-français Feda Wardak, la pièce est une véritable œuvre-paysage, une création monumentale où chaque élément a du sens. Au centre de la scène, une imposante vis sans fin, un escalier en colimaçon de onze mètres de haut, tourne sur lui-même comme un symbole oppressant. Elle figure à la fois la foreuse des puissances impérialistes qui, pendant des décennies, ont extrait les ressources du sol afghan, et le puits sans fond dans lequel les identités culturelles et les corps se sont trouvés aspirés. C’est un objet politique, une machine à raconter l’histoire d’un territoire miné par les conflits, l’exil et l’effacement, mais qui, pourtant, ne cesse de résister. Dans le projet plus vaste qu’est « Chercheurs d’eau » – dont cette création fait partie -, il s’agit de remettre la perspective à hauteur d’homme, de raconter le pays depuis ceux qui l’habitent plutôt que depuis un regard surplombant, celui du ciel et des drones.
Sur cette structure vertigineuse et instable, les cinq interprètes de la pièce, menés par la chorégraphie magistrale de Saïdo Lehlouh, déploient un langage corporel d’une intensité rare. Issu de la scène hip-hop, le chorégraphe, codirecteur du Centre chorégraphique national de Rennes, insuffle à ses danseurs une énergie brute et une fluidité saisissante. Leurs corps, tantôt éreintés, semblant s’échouer sur les marches comme des naufragés de l’histoire, tantôt traversés de convulsions et de sursauts de vie, traduisent avec une justesse bouleversante la peur, le déracinement et l’espoir obstiné. On assiste à une véritable enquête forensique incarnée : les gestes, précis et habités, racontent les frappes de drones, les « kill boxes » où les êtres humains ne sont plus que des tâches thermiques, mais aussi la douceur des femmes se caressant les cheveux, la mémoire des chants et des poèmes, les traditions menacées de ces sociétés paysannes. Sous la lumière de Tom Visser, qui sculpte l’espace en le plongeant tour à tour dans une pénombre inquiétante ou une lumière aveuglante, chaque mouvement devient une résistance.
En investissant le Centre de la Vieille Charité, Feda Wardak et Saïdo Lehlouh ont proposé une expérience immersive et politique, un cheminement artistique et humain d’une grande dignité. L’œuvre dialogue avec le lieu, avec son architecture, pour créer un espace de contemplation et de réflexion où l’émotion est à son comble. La bande-son de la DJ tunisienne Deena Abdelwahed, qui marie avec brio les beats électroniques aux mélodies arabes, vient parachever cette œuvre totale et immersive. Ce que le ciel ne sait pas est une création d’une puissance et d’une beauté à couper le souffle, un spectacle qui regarde la dureté du monde en face pour mieux y opposer l’élan vital de l’art et de la pensée. Le public marseillais, debout et conquis, a salué comme il se doit ce manifeste artistique flamboyant, qui restera à n’en pas douter comme l’une des plus belles réussites de l’édition 2026 du festival phocéen !
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CRITIQUE, danse. 31ème FESTIVAL DE MARSEILLE, Centre de la Vieille Charité, le 16 juin 2026. « Ce que le ciel ne sait pas » par Feda Wardak et Saïdo Lehlouh. Crédit photo (c) Droits réservés







