La course solaire promettait à la ville le sort foudroyant et brûlant de Phaëton. Le mois de mai rayonnant dans sa verdure surprend par sa chaleur venue tout droit des sables ancestraux du Sahara lointain. Le programme « Folk Songs » de ce soir à la Cité de la Musique allait nous faire virevolter avec les 3 B : Bartok, Berio et Brahms. Audace et célébration de la vie.
Les « Folk Songs » de Luciano Berio ont quelque chose d’assez typique de la programmation contemporaine lorsqu’elle cherche à séduire sans inquiéter : une modernité polie, folklorisée, presque muséifiée dans sa propre volonté d’ouverture. Autour de Luciano Berio, le concert semblait promettre l’alliage du populaire et du savant, de la mémoire orale et de l’écriture sophistiquée. La promesse n’a été qu’à moitié tenue.
La chanteuse Iva Bittová possède indéniablement cette singularité vocale que réclament les Folk Songs : un timbre âpre, presque terrien, capable de passer du murmure archaïque à une émission plus expressionniste. On admire surtout son refus du beau son décoratif. Chez elle, la voix gratte, s’effiloche, se cabre parfois — et c’est précisément là que Berio retrouve un peu de son étrangeté originelle. Dans les mélodies arméniennes ou auvergnates, cette rugosité faisait naître de véritables instants de vérité.
Mais cette authenticité expressive avait son revers. À force de privilégier l’instinct et la couleur, Bittová finissait aussi par niveler les contrastes internes du cycle. Tout semblait ramené au même théâtre vocal, à la même expressivité volontairement décentrée. Or les Folk Songs ne sont pas seulement un cabinet de curiosités ethnographiques : ce sont aussi des miniatures d’orfèvrerie, des jeux d’équilibre entre distance ironique et tendresse populaire. Ici, plusieurs numéros restaient à l’état d’esquisse, comme si l’interprète refusait d’entrer dans la précision psychologique des textes.
L’Orchestre national d’Ile-de-France, dirigé par leur chef Case Scaglione, accompagnait avec une élégance très contrôlée, parfois trop. Berio demande une respiration chambriste, un sens du détail instrumental qui doit surgir comme une improvisation savamment organisée. On entendait davantage une exécution soigneuse qu’un véritable théâtre des timbres. Les percussions notamment, pourtant essentielles dans cette partition de 1964 écrite pour Cathy Berberian, restaient curieusement sages.
Le paradoxe est là : cette musique née du frottement entre cultures populaires et avant-garde finit aujourd’hui par apparaître comme un classique institutionnel parfaitement intégré au rituel symphonique. Ce qui scandalisait jadis par son hybridation rassure désormais par son éclectisme. Berio, le grand « impur » de l’avant-garde européenne, selon une formule qu’aurait sans doute appréciée Pierre Boulez, entre ainsi au patrimoine avec les honneurs dus aux œuvres devenues inoffensives.
Reste malgré tout la beauté intermittente de certaines séquences — ce Lo Fiolaire suspendu dans une lumière presque debussyste, ou cet Azerbaijan Love Song final où la voix de Bittová cessait enfin de jouer un rôle pour devenir présence nue. Ce furent des éclats fugitifs, mais suffisants pour rappeler qu’au cœur de ces arrangements savants demeure encore quelque chose d’irréductiblement populaire : une mémoire chantée que la modernité n’a jamais complètement réussi à domestiquer.
Et dans les Images hongroises de Béla Bartok et la Sérénade n°2 de Johannes Brahms, tant la direction de maestro Scaglione que l’intégralité des pupitres ont rendu à ces œuvres leur poésie issue du sentiment populaire.
Le soleil déclinant laissait choir le linceul fleuri de l’après-midi pour la clarté bleutée des nuits de mai qui annoncent les rites du solstice de juin.
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CRITIQUE, concert. PARIS, Philharmonie de Paris (Cité de la musique), le 22 mai 2026. « Folk Songs » (Berio, Bartok, Brahms). Orchestre national d’Île de France, Iva Bittová (soprano), Case Scaglione (direction). Crédit photographique (c) Droits réservés





