La Conducting Academy est l’un des piliers pédagogiques à Gstaad chaque été ; elle a été lancée dès 2014 sous le pilotage du chef Neeme Järvi dont le prix actuel (qui porte son nom), remis en fin de session, permet de couronner les meilleurs jeunes maestras / maestros. Diriger dans ce process formateur, la 5ème de Chostakovitch est emblématique ; la partition particulièrement périlleuse et complexe, exige à la tête des 80 instrumentistes réunis sur le plateau (le fabuleux GFO / Gstad Festival Orchestra), un tempérament fédérateur, ayant déjà en plus de la technique proprement dite et de la connaissance de la partition, une vision claire, construite, plutôt convaincante.
Au delà de la pression liée au fonctionnement du stage – 2 semaines d’un travail intensif, d’autant plus formateur qu’il se déroule avec 3 personnalités aussi différentes que celle de la lituanienne Mirga Gražinytė-Tyla, du néerlandais Jaap van Zweeden, et du très estimé Johannes Schlaefli, chaque jeune chef/fe doit être un(e) communicant(e) ouvert(e), curieux/se, pro acti/ve, souple et particulièrement réactif/ve. La gestuelle, le contact visuel par le regard, – que l’on soit concentré, économe (à la Karajan, Abbado), ou a contrario, surexpressif et physique comme Bernstein [ou le pré cité Jaap], chaque jeune maître de la baguette doit trouver sa place, ses marques, prendre appui sur les indications des maîtres et gommer tout ce qui réduit son impact sur le collectif orchestral… ; et quel collectif puisque le Gstaad Festival Orchestra en regroupant les meilleurs éléments des orchestres de Suisse et d’Europe, offre à chaque maestro /a, une phalange d’instrumentistes chevronnés particulièrement aguerris et pour la plupart déjà familiers des œuvres jouées.
Ce soir les défis multiples attendent les chef(fe)s élèves en particulier dans la 5ème de Chostakovitch (1937) dont l’essence tragique et compassionnelle, la profonde douleur sublimée, alors édifiée comme une arme clandestine contre la terreur stalinienne, comme le flux cathartique, entre classicisme affiché et cri de douleur caché, doivent être finement mesurés et exprimés. Au cours des 4 mouvements enchaînés, les chefs apprentis se succèdent…
Moderato 1 : L’américaine élève de la Juilliard School, SHIRA SAMUELS-SHRAGG [1997] affirme d’emblée dès le début du premier mouvement (Moderato), un souffle grave et tragique, des respirations et un tempo juste qui dans ce préambule ample et austère, composent une ouverture saisissante : lande ascétique, ruines et désolation, la jeune maestra fait surgir une plainte sourde, expression d’une clairvoyance terrifiante qui éclaire l’essence profondément tragique de la symphonie. Technique, présence, autorité et vision sont bien présentes et défendues avec précision. C’est elle qui au terme du concert et après délibération du jury, obtient la première, le prestigieux, prix Neeme Jarvi 2025, avec à la clé, un engagement auprès du Sinfonieorchester Basel. Délectable en particulier sa façon de capter et d’exposer la couleur lugubre des vents, dont surtout la clarinette ; son questionnement inespéré qui en fait l’agent d’une conscience élargie qui envisage la lumière, malgré le sentiment irrépressible de l’anéantissement. Photo : Shira Samuels-Shragg © Raphael Faux.
Moderato 2 – À partir de l’entrée martelée et sardonique du piano, le Brésilien Richard Octavio Kogima reprend la main [et la baguette] produisant les effets glaçants et de plus en plus terrifiants de la machine tueuse, l’Orchestre charriant les cadavres des guerres barbares : la symphonie étant ce monument en hommage à tous les morts sacrifiés, sur les champs de bataille (d’après les propres déclarations de Chostakovitch). Gestes réduits, présence un peu sage, le jeune maestro semble sous dimmensionné dans autant de déflagrations éruptives, y compris quand Chostakovitch enchaîne aussitôt après les coups de tonnerre sanglants, des séquences d’une ineffable rêverie tendre.
Festival de montagne, le Gstaad Menuhin nous rappelle que c’est la Nature qui décide et à partir du final, un orage tempétueux avec pluies diluviennes, s’abat sur la tente, ajoutant aux tumultes orchestraux, le déchaînement inattendu des éléments.
La suite du concert est un peu gâché par le bruit continu de la pluie sur la tente ; cependant rien ne déconcentre les candidats suivants en particulier la britannique JOSÉPHINE KORDA [1996, originaire de Manchester]. Apparente frêle silhouette mais… inflexible autorité qui sait tenir l’Orchestre dans l’intégralité du Largo, le plus bouleversant de la symphonie, aux accents malhériens. La Jeune maestra est passée par Lucerne, Oxford et Paris. Ancrée sur le podium, droite et très concentrée, Josephine Korda obtient des nuances recueillies, lacrymales d’une exceptionnelle profondeur. C’est elle qui décroche aussi le Prix convoité avec à la clé, des engagements auprès de plusieurs orchestres : l’Orchestre de chambre de Berne, la Philharmonie Südwestfalen, l’Orchestre de Lausanne et l’Orchestre symphonique de Bienne Soleure. De quoi encore parfaire sa technicité claire et précise, sa compréhension intense et intérieure des œuvres.
Joséphine Korda, lauréate du Prix Neeme Järvi 2025
Au début du programme, les autres candidats exposent leurs qualités dans le voluptueux et très séducteur poème symphonique de Richard Strauss [son premier, augurant d’une géniale collection] : Don Juan.
Des quatre chefs invités à le diriger, l’ukrainienne Polonia Lebedieva, gestes amples et claires, et le français SIMON CLAUSSE se distinguent nettement grâce à leur souci constant de l’articulation et du détail. C’est surtout le second, né en 2000, d’une indiscutable présence, aux gestes précis et vifs, qui obtient des musiciens, une lecture dramatiquement très fouillée et structurellement claire, distinguant avec justesse les lignes multiples et simultanées. Le héros séducteur y varie les masques et les humeurs, défiant le maestro dans sa capacité à passer d’une nuance émotionnelle à la suivante. Dans ce défi de mobilité versatile, Simon Causse saisit par sa maturité et une vision organisée qui permet de capter toute l’activité du chant orchestral, chacune de ses lignes entremêlées ou en réponse, comme tous leurs enjeux dramatiques ; sa vision suit la succession des événements que Strauss emprunte à Lenau : désir, possession, désespoir. Le chef sait exprimer tous les vertiges du désir et de l’extase, et à l’inverse, le vide terrifiant qui leur succède.
Élève au conservatoire de Paris, finaliste lors du 57e Concours de Besançon, SIMON CLAUSSE convainc par la pertinence et l’engagement de son approche. Une trajectoire artistique qui a croisé entre autres Mikko Franck, ceci expliquant peut-être cela. Sous la baguette du Français, la fin du héros magnifique est magistralement réalisée, tissée, articulée dans une ultime et très subtile expiration fatale… La variété des climats, le souci des nuances produisent un miroitement voluptueux et extatique qu’achèvent les 2 derniers accords, suspendus, éthérés. Du grand art. Simon Causse obtient lui aussi le prix, très légitimement, avec un engagement auprès du Musikkollegium Winterthur.
Simon Clausse, lauréat du Prix Neeme Järvi 2025
RAPPEL des Lauréats 2025, 2024 et 2023 du Prix Neeme Järvi, distinguant les jeunes maestra/os particulièrement prometteuses/rs :
Les 3 Lauréats du Neeme Järvi Prize 2025
GSTAAD MENUHIN ACADEMY / Conducting Academys
Joséphine Korda (GB) : Chef invité auprès du Kammerorchester Bern, Philharmonie Südwestfalen, dem Orchestre de chambre de Lausanne und im Sinfonie Orchester Biel Solothurn
Shira Samuels-Shragg (US) : Chef invité auprès du Sinfonieorchester Basel
Simon Clausse (FR) : Chef invité auprès du Musikkollegium Winterthur
Lauréats du Neeme Järvi Prize 2024
Gabriel Pernet (CH): Chef invité auprès du Sinfonie Orchester Biel Solothurn, Kammerorchester Basel, Philharmonie Südwestfalen et du Orchestre de Chambre de Lausanne
Alizé Léhon (FR): Chef invité auprès du Musikkollegium Winterthur et Sinfonieorchester Basel
Omer Ein Zvi (IL): Chef invité auprès du Berner Symphonieorchester
Lauréats du Neeme Järvi Prize 2023
Aurel Dawidiuk (GE): Chef invité auprès du Kammerorchester Basel, Orchestre de Chambre de Lausanne et Sinfonie Orchester Biel Solothurn
Anna Sułkowska-Migoń (PL): Chef invité auprès du Berner Symphonieorchester, Musikkollegium Winterthur et Sinfonie Orchester Biel Solothurn
Yukuang Jin (CHN): Chef invité auprès du Philharmonie Südwestfalen
PLUS D’INFOS sur le site du GSTAAD MENUHIN FESTIVAL : https://www.gstaadacademy.ch/fr/conducting/neeme-jaervi-prize
VIDÉO GSTAAD MENUHIN ACADEMY 2025
Visionner le concert de la Conducting Academy 2025 sur la plateforme GSTAAD DIGITAL FESTIVAL, jeudi 14 août 2025 :
https://www.gstaaddigitalfestival.ch/video/gstaad-digital-conducting-academy-2025-konzert/
directement sur vimeo
https://vimeo.com/1105380092?fl=pl&fe=vl
35’26 : Simon Clausse (Don Juan)
50’50 : Shira Samuels-Shragg (Chostakovitch, I. Moderato)
01’12’14 : Joséphine Korda (Chostakovitch, III. Largo)
programme
Richard Strauss : «Don Juan», Tondichtung op. 20,
Dmitri Schostakowitsch / Chostakovitch : Sinfonie Nr. 5 &
Composition du Jury 2025
Christoph Müller (directeur artistique de Gstaad Menuhin Festival & Academy), deux professeurs de la Gstaad Conducting Academy, Jaap van Zweden et Johannes Schlaefli, deux représentants du Gstaad Festival Orchestra (Vlad Stănculeasa und Immanuel Richter), des représentant·e·s des orchestres partenaires, dont l’Orchestre symphonique de Berne, le Musikkollegium Winterthur, l’Orchestre de chambre de Bâle, l’Orchestre symphonique de Bâle et l’Orchestre symphonique de Bienne Soleure. L’Orchestre de chambre de Lausanne et la Philharmonie Südwestfalen étaient représentés in absentia au sein du jury.
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