Ce nouveau cd réserve une immersion superlative dans un bain de timbres et d’éclats latinos : l’accord entre la chanteuse et flûtiste argentine Diana Baroni et les instrumentistes de l’ensemble Vedado (fondé à Paris par le gambiste franco-cubain Ronald Martin Alonso) fonctionne à merveille, au carrefour de métissages désormais emblématiques, entre baroque, musiques traditionnels et arrangements contemporains. Originaire de Bolivie, de l’Équateur, du Vénézuéla, surtout de Cuba et du Mexique, la collection de pièces musicales fusionne cocktails sonores épicés et chaloupés, et textes d’une grande force suggestive, célébrant le miracle et la fragilité du vivant, de la nature et des animaux ; épinglant souvent l’inconstance humaine.
Le cheminement poétique et sonore sait varier les climats, combiner timbres et textures, d’autant que la chanteuse flûtiste confirme un tempérament vocal et expressif étonnamment varié selon les chansons et les airs, selon le caractère des sujets poétiques : narrative, incantatoire voire hallucinée, voix prophétique aux accents chamaniques…, Diana Baroni affirme son don de conteuse et de diseuse, particulièrement nuancée.
Investi, hautement incarné, militant même, le programme appelle un éveil des consciences : à travers la célébration de la Nature (notre « Mère Nature »), chaque mélodie chante à sa façon l’urgence à honorer la Nature pour ce qu’elle est : notre terreau nourricier, l’écrin de notre vie terrestre. Mais un écrin fragile et déjà meurtri qu’il faut absolument préserver.
C’est d’abord figure centrale de la célébration en forme de prière et d’exhortation, la Nature, mère nourricière : « SUMAJ PACHAMAMA » dont la voix tisse une première incantation chamanique (bolivienne), sur l’ostinato de la viole, cultivant cette vibration première, matricielle, que suit et active la voix brûlée comme blessée et compassionnelle.
Plus narratif et interactif avec la voix des instrumentistes, l’air « AMANECER » (mexicain) brille des timbres associés (kora, flûte…) évoquant comme un principe cyclique et miraculeux le retour de l’aube (amanecer), c’est à dire l’éternel et miraculeux retour de la vie et avec l’aube qui renaît et revient, la promesse que la vie continue.
Les chants sont alternés avec plusieurs intermèdes purement instrumentaux, virgules heureuses, qui exposent davantage l’intensité et le relief des instruments, leur capacité à chanter et suggérer…. ainsi entre autres, l’évocation des animaux et des oiseaux dans la forêt (« Quqarara : the Forest »).
La diversité permet une suite contrastée, exposant la vivacité des rythmes selon l’origine géographique des airs : ainsi « QUEMALLAMA » surprend car il débute comme une berceuse, avant de se déployer comme une tempête émotionnelle incontrôlée, … l’incandescence panique d’un coeur en souffrance qui questionne sans réponse… le tam-tam jalonnant chaque avancée de cette transe inattendue ; liquide et murmurée, la voix séduit, entre parlé et chanté, dans « AGUA LARGA » ; elle ouvre des portes invisibles et se place compatissante et active aux côtés de la nature en souffrance (« Llore el agua / pleure l’eau »). D’étonnantes résurgences baroques affleurent – écho de la culture et de la pratique familière des instrumentistes, ainsi au début de « LA CAÑA » (prélude alla Bach) puis en amorce de l’ultime « VIDALA DEL ÚLTIMO DIA » : superbes variations pour viole et flûte d’après le sublime lamento de la reine Didon de l’opéra « Didon et Énée » de Purcell.…
On savoure tout autant les épisodes plus enjoués : « LA GUANÁBANA », célébration du jus du fruit corossol et ses délices miraculeux ; puis « FRUTAS DEL CANEY » aux timbres et rythmes cubains, où une marchande de fruits sait vendre sa savoureuse récolte…
Intenses et bouleversants, 3 airs retiennent notre attention : « LA MUERTE DEL ANIMAL », somptueuse prière qui célèbre l’animal : questionnant sans ambiguité : « qui prend le droit de tuer la vie ? » ; voix suggestive et naturel, tendre et tragique, Diana Baroni excelle dans cet air vénézuélien qui épingle la barbarie ordinaire du chasseur ; et deux pièces maîtresses dont la musique se fait drame : d’abord, « CALOR » partition cubaine, tournoyant autour du tambour, articulant un texte en espagnol puis en français, exhalant la chaleur d’un feu qui dévore et détruit tout ; enfin « LA TARDE PIDIENDO AMOR » dont la somptueuse parure instrumentale séduit : berceuse et prière sur le magnifique texte du poète cubain Nicolas Guillén : « la soirée qui mendie l’amour », atmosphère crépusculaire, de la fin, des adieux éperdus, suspendus sans réponses ni résolution dans une dramaturgie tragique, profonde, d’une souveraine et ineffable mélancolie.
Ultime prière et renoncement à toutes chose : le déjà cité « VIDALA DEL ÚLTIMO DIA », avec à son prélude hommage à Purcell, met en musique le poème de l’argentin Rolando Valladares ; clairvoyant et même halluciné, il souligne lui aussi la fugacité terrifiante de la vie : « le chemin de la vie est le chemin de la mort » ainsi que le précise le dernier vers comme une morale indiscutable et définitive. Au balancement presque insouciant de la musique, répond le texte saisissant sur la réalité d’une vie terrestre. Ainsi se referme ce puissant livre d’images, dont les rythmes enivrés, crépitants distillent en réalité des alertes sur un monde fragile en perdition ; épinglant une humanité souvent étrangère à sa propre folie. Magistral.
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CRITIQUE, CD événement. MADRE SELVA… Diana BARONI, Ronald Martín ALONSO
Ensemble Vedado (1 cd Paraty) – enregistré en oct 2024 (Vézelay, Cité de la Voix) – CLIC de CLASSIQUENEWS printemps 2026
entretien
ENTRETIEN avec Diana BARONI, à propos de son nouvel album « MADRE SELVA »… cd & concert, PARIS, le 360, ven 10 avril 2026
Dans ce nouvel album « Madre Selva » : le programme tisse un hymne à la Nature et au Vivant que l’homme doit préserver coûte que coûte. Mère Nature inspire ainsi à l’artiste à part, un geste artistique fort et déterminé dont les audaces et la quête de sens, suscitent une collection de pièces musicales inédites, en grande partie inspirées par les textes du poète cubain Nicolas Guillen…. La latinité de Diana Baroni est éruptive, incandescente ; et sa clairvoyance est d’autant plus saisissante qu’elle est surtout poétique.
présentation, annonce cd
CD & CONCERT. Diana BARONI, Ronald Martín ALONSO : MADRE SELVA, Ode à la Nature. PARIS, Le 360, ven 10 avril 2026
Après le somptueux album « MUJERES » (2023), Diana Baroni, Ronald Martín Alonso et l’Ensemble Vedado redoublent de complicité poétique dans leur nouveau cd « MADRE SELVA », nouvelle aventure humaine et artistique qui croise traditions latines, du Moyen-Orient, griots africains ; le parcours musical réalise un étonnante voyage comprenant l’Amérique latine, les Caraïbes et l’Europe, mêlant chants populaires, poésies et rythmes anciens.
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