Compte rendu, récital vocal. Saint Céré. Eglise Sainte Spérie, le 6 août 2015. Chostakovitch; Aubert; Taube; Honegger; Ravel; Bernstein; Algazi; Ullmann. Valérie Maccarthy, soprano; Sarah Laulan, mezzo soprano; Éric Vignau, ténor ; Manuel Peskine, piano.

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De retour au festival de Saint-Céré, nous entamons notre séjour lotois par un récital assez particulier. Les artistes invités en ce chaud jeudi d’été ont orienté le concert avec accompagnement au piano, autour de Dmitri Chostakovitch (1906-1975) et de mélodies juives hébraïques. Un intéressant voyage qui part de Russie pour s’arrêter en Autriche, en France et aux États Unis, son terme. Pour cette soirée, placée sous le signe du voyage et, aussi, des souffrances endurées par les juifs au XXe siècle, Valérie Maccarthy, Sarah Laulan, Éric Vignau et leur accompagnateur le pianiste Manuel Peskine, défendent avec sincérité un programme mordant et troublant.

Musique juive hébraïque en récital

benjamin_briiten_chostakoviL’église choisie, placée sous le vocable de Sainte Spérie, est certes bien située, en plein centre de Saint-Céré, mais son acoustique, qui s’avère… catastrophique, n’aide pas les chanteurs ni le pianiste. Cependant, et malgré ce handicap sévère, les sons tournent sous les voutes arrivant parfois déformés aux oreilles du public, chacun fait au mieux et c’est d’autant plus appréciable que le défi est de taille. Les trois artistes chantent en quatre ou cinq langues : yiddish, araméen, russe, français et allemand; les deux premières sont plutôt rares, car ne concernant qu’un répertoires limité, et les efforts des chanteurs pour la diction, qu’ils ont particulièrement travaillé en amont, auraient été plus largement récompensés dans un autre lieu. Saluons la judicieuse répartition des différents cycles de mélodies, la beauté des voix, la complicité entre les chanteurs et leur pianiste dont on regrette parfois un jeu intempestif couvrant les voix des chanteurs qu’il accompagne. Dans les deux mélodies de Maurice Ravel (1889-1937), le ténor Éric Vignau fait montre d’une belle musicalité  et même s’il semble parfois peu à l’aise avec un répertoire dont il n’est pas vraiment familier, la solidité du métier, le style de l’artiste, pilier du festival, ne craint pas de se mettre en danger en abordant une musique aussi particulière, très belle, très expressive. Si la soprano Valérie Maccarthy possède une voix ferme et plutôt bien maitrisée, il lui manque le petit brin de folie qui ferait de sa performance une prestation idéale. En revanche la pétillante mezzo soprano Sarah Laulan fait montre d’un humour et d’une présence ébouriffante de bon augure pour Falstaff, production où elle chante Mrs Quickly. Les deux cycles de Viktor Ullmann (1898-1944), 3 Yiddische lieder et 6 sonnets de Louise Labbé (seuls trois d’entre eux ont été programmés) que Maccarthy et Laulan chantent en alternance sont tissés d’une juste émotion. C’est le cycle de poésies populaires juives opus 79 (onze mélodies) composé par Dmitri Chostakovitch (1906-1975) qui, étant le plus long de la soirée, retient l’attention; chantées en duo ou en solo, les pièces racontent chacune une histoire, approfondissant selon le texte, un sentiment particulier (amour, tristesse, désarroi, joie …). Et d’ailleurs les trois artistes se détendent quelque peu et les sentiments apparaissent plus nettement qu’en début de soirée. Le public les accueille d’ailleurs chaleureusement, qui reprennent en bis la dernière mélodie du cycle de Chostakovitch.

Saluons l’effort des responsables du festival et les artistes soucieux de varier les répertoires, d’ouvrir des portes pour entrainer leur public vers des musiques assez étonnantes, riches en mélodies et en tonalités diverses, parfois méconnues. Défi d’autant plus méritant que l’église Sainte Spérie, pour ce récital, offrait une acoustique aussi mauvaise. Malgré tout c’est un bel hommage qui a été rendu à Chostakovitch et, avec lui, aux compositeurs d’origine juive qui ont eu à subir l’antisémitisme et les persécutions sévissant au XXe siècle. Rappelons au passage que Victor Ullmann (1898-1944), d’abord interné au camps de Térézin, est mort gazé au camps d’Auschwitz (Pologne) pour avoir critiqué les nazis et leur régime de terreur dans son opéra L’Empereur d’Atlantis, et que Carlo Taube (1897-1944) est également mort en camps de concentration. Deux génies artistes dont la liberté fut durement éprouvée.

Compte rendu, récital vocal. Saint Céré. Eglise Sainte Spérie, le 6 août 2015. Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : poésies populaires juives opus 79 (cycle de 11 mélodies); Louis François Marie Aubert (1877-1968) : trois chansons hébraïques; Carlo Taube (1897-1944) : Ein jüdisches kind; Arthur Honegger (1892-1955) : Mimaamaquim; Maurice Ravel (1889-1937) : deux mélodies hébraïques; Léonard Bernstein (1918-1990) : Silhouette; Léon Algazi (1890-1971) : berceuse en yiddish, Ysmah’hatan (chanson de mariage); Viktor Ullmann (1898-1944) : 3 Yiddische lieder, 6 sonnets de Louise Labbé. Valérie Maccarthy, soprano; Sarah Laulan, mezzo soprano; Éric Vignau, ténor ; Manuel Peskine, piano.

Illustration : Dmitri Chostakovitch et Benjamin Britten (DR)

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