Compte rendu, récital lyrique. Barcelone, Liceu, le 12 février 2017. Concert Gregory Kunde & Juan Jesús Rodríguez. Orquestra Simfònica del Gran Teatre del Liceu. Manuel Coves, direction musicale

Compte rendu, récital lyrique. Barcelone, Liceu, le 12 février 2017. Concert Gregory Kunde & Juan Jesús Rodríguez. Orquestra Simfònica del Gran Teatre del Liceu. Manuel Coves, direction musicale. Infatigable Gregory Kunde ! Nous l’avions laissé à Londres dans le rôle de Manrico du Trouvère verdien il y a moins d’une semaine, nous le retrouvons en cet après-midi dominical dans le cadre splendide du Liceu de Barcelone pour un grand concert consacré à l’opéra italien, en duo avec le baryton espagnol Juan Jesús Rodríguez.

Un concert qu’on imagine aisément organisé dans une certaine précipitation, le ténor américain chantant son dernier Manrico londonien il y a trois jours à peine ! Mais c’est justement cette urgence qui fait le prix de cet évènement et qui lui donne une flamme dont on se souviendra longtemps. Car, durant plus de deux heures, on sent à quel point toutes les énergies sont dirigées vers un seul et même but, pour faire de cet instant un moment d’exception.

De Radamès à Otello, triomphe verdien du ténor Gregory Kunde en récital à Barcelone…

Et le lion se releva géant

L’orchestre de la maison catalane, malgré quelques imprécisions, fait feu de tout bois et flamboie de tous ses pupitres, chacun des instrumentistes paraissant en mission. A sa tête, le chef espagnol, Manuel Coves, fait très bonne impression, par son geste sûr et sa justesse stylistique, offrant bien plus qu’un accompagnement, mais bien un véritable soutien aux chanteurs. Depuis le haut du théâtre, l’équilibre sonore demeure excellent, bien que le maestro, parfois emporté par son élan, peine par instants à réfréner l’ardeur des musiciens.

rodriguez jesus baritone opera classiquenewsL’affiche du concert annonçait en grandes lettres le nom de Gregory Kunde dont la photographie seule occupait tout l’espace, rendant ainsi l’identité de son partenaire presque subalterne, une goujaterie qui n’a pas manqué d’étonner. Car malgré les mystères de la typographie, nous avons bien eu droit à deux interprètes de haut rang, d’égale valeur. Et si Juan Jesús Rodríguez demeure peu connu en dehors de son pays natal, il n’en demeure pas moins l’un des meilleurs barytons Verdi de la scène actuelle, tant la voix demeure solide, l’aigu éclatant ; tant le musicien sait chanter legato, archet à la corde ; nuancer le phrasé, en véritable styliste. Seule la couverture du passage nous semble un rien excessive, l’instrument perdant en brillance et en impact ce qu’il gagne en détente. Au-delà d’un très beau « Eri tu », c’est dans Posa et son « Per me giunto » que le chanteur nous parait trouver son emploi idéal, l’émission y sonne absolument naturelle, loin des tentations que lui offrent les emplois plus larges de grossir légèrement sa voix. Dans la seconde partie, il offre également un superbe Prologue de Pagliacci, nuancé à l’aigu arrogant et un « Nemico della patria » de haute école, ces deux airs lui valant un véritable triomphe de la part d’un public conquis.

Quant à Gregory Kunde, il continue à nous stupéfier par l’adéquation de sa voix actuelle avec les airs les plus exigeants du répertoire transalpin. Reconnaissons que, durant la première partie du concert, la légère fatigue que nous avions perçue à Londres quelques jours plus tôt recouvre toujours sa voix d’un léger voile, au-delà de la couleur si particulière et si attachante du timbre. On souhaite de tout cœur au chanteur de pouvoir prendre un peu de repos, tant son agenda à venir apparait lourd et épuisant.
Ceci posé, le ténor américain demeure électrisant, incomparable tant dans la nuance que dans l’éclat. Le récitatif de Rodolfo tiré de Luisa Miller permet ainsi d’admirer ses dons de diseur, avant une cavatine finement nuancée, et se déployant crescendo, en vrai ténor verdien.
KUNDE gregory-kunde-b3L’air de Radames nous confirme que le lion est bien de retour, élégant et éclatant. Si la ligne manque un rien d’égalité, les couleurs développées ici se révèlent admirables, traçant véritablement le portrait du général amoureux. L’aigu final impressionne par son mordant conquérant, et si le diminuendo amorcé avait pu être mené jusqu’au bout, notre bonheur aurait été complet. Mais c’est une fois l’entracte passé que le lion se relève géant, digne de la fascination qui a déjà forgé sa légende. Nous ne l’attendions pas dans Canio, c’est bien dans « Vesti la giubba » qu’il nous a cueillis, bouleversant de sincérité, phrasant avec toute son expérience héritée du bel canto et évitant ainsi tout excès, du grand art. Après un très beau « Donna non vidi mai » puccinien à l’aigu splendide, place au rôle verdien qui devient peu à peu sa nouvelle signature, … celui d’Otello. L’identification avec le maure torturé se révèle totale, et, mordant dans le texte à pleines dents, la vaillance alternant avec l’intériorité murmurée, l’incarnation du ténor américain prend place aux côtés des grands noms qui ont marqué le personnage.

Rejoint par le baryton, leur duo se déploie, électrisant d’éclat, – énergie encore renforcée par la complicité évidente entre les deux interprètes.
Une apothéose qui résume à elle seule leurs duos précédents : celui des Vespri Siciliani, pleinement vécu et joué – les deux chanteurs ont interprété l’œuvre entière à Valencia pas plus tard qu’en décembre dernier (2016) – et celui de Don Carlo, plein de fière amitié, qui referme en beauté la première partie.
Le public fait un triomphe aux deux artistes et les rappelle longuement.
Le premier bis revient à Juan Jesús Rodríguez : rien moins que l’air « Cortigiani, vil razza dannata » extrait du Rigoletto verdien, dans lequel le chanteur fait merveille, dardant son sol aigu et achevant la scène dans un legato de violoncelle.
Pour le deuxième et dernier bis, c’est au tour de Gregory Kunde : un « Nessun dorma » qui achève de nous mettre à genoux et le public debout. Jetant ses dernières forces dans cet air, le ténor parait littéralement sortir de lui-même. Le médium sonne pleinement, splendidement timbré, le mordant de l’aigu n’exclut jamais la tendresse de la nuance, et, soutenu par un orchestre en ébullition, le si naturel tant attendu surgit comme de nulle part, titanesque et tétanisant d’impact, tranchant comme une lame d’épée, véritable javelot sonore traversant l’espace, triomphal.
La salle entière se soulève en une immense ovation pour acclamer le héros.
Il est rejoint par son partenaire, et les saluts paraissent ne plus devoir s’arrêter.
Devant tant de ferveur, les chanteurs et le chef s’interrogent, … ils finissent par se mettre d’accord. Pendant que les musiciens se préparent à remettre le couvert, le ténor plaisante avec les spectateurs du premier rang… avant de subitement se redresser, l’œil noir et la mine sombre, dans un revirement si soudain que toute la salle éclate de rire : ce sera une reprise du duo d’Otello, plus flamboyant encore que la première fois. Les deux chanteurs rugissent ensemble, les doigts entrelacés, dans une même communion musicale. Et c’est sur cette image de fraternité et de passion que le concert s’achève dans la liesse générale, celle qu’engendre le seul amour de la musique.

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Compte rendu, opéra. Barcelone. Gran Teatre del Liceu, 12 février 2017. Giuseppe Verdi : I Vespri Siciliani, Sinfonia ; “Sogno, o son desto”. Luisa Miller, “Oh fede negar potessi… Quando le sere al placido”. Un Ballo in Maschera, “Alzati… Eri tu”. Aida, “Se quel guerrier io fossi… Celeste Aida”. Don Carlo, “Per me giunto… Io morrò” ; “E lui… desso ! L’infante !… Dio che nell’alma infondere”. Ruggiero Leoncavallo : Pagliacci, “Si può ? Si può ?” ; “Recitar… Vesti la giubba”. Giacomo Puccini : Manon Lescaut, Intermezzo ; “Donna non vidi mai”. Umberto Giordano : Andrea Chénier, “Nemico della patria”. Giuseppe Verdi : Otello, “Dio mi potevi scagliar” ; “Era la notte… Si, per ciel”. Gregory Kunde, ténor ; Juan Jesús Rodríguez, baryton. Orquestra Simfònica del Gran Teatre del Liceu. Manuel Coves, direction musicale.

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