Compte rendu, opéra. Saint Céré. Théâtre de l’usine, le 10 août 2016. Weil : L’Opéra de quat’sous. Desbordes, Perez, Peskine.

Compte rendu, opéra. Saint Céré. Théâtre de l’usine, le 10 août 2016. Weil : L’Opéra de quat’sous (titre original : Die Dreigroschenoper) opéra en trois actes sur un livret de Bertold Brecht (1898-1956). Eric Pérez, Macheath, Anandha Seethanan, Polly, Nicole Croisille, Mme Peachum … choeur et orchestre Opéra Eclaté, Manuel Peskine, direction. Eric Pérez et Olivier Desbordes, mise en scène, Patrice Gouron, décors, Jean Michel Angays, costumes, Guillaume Hébrard, construction décors, Paolo Calia, graffitis sur toile. Depuis 1989, date de la première présentation au festival de Saint-Céré, c’est la troisième production de l’Opéra de quat’sous que monte la troupe Opéra Eclaté. Si, comme nous le disait Eric Pérez dans le courant de l’hiver, cette nouvelle production est arrivée plus tôt que prévue suite à l’annulation de Cabaret initialement prévu, voici donc une lecture rigoureuse certes mais complètement déjantée du chef d’oeuvre du tandem Kurt Weill (1900-1950) / Bertold Brecht (1898-1956). Pour cette nouvelle production de l’Opéra de quat’sous, les metteurs en scène ont choisi de présenter la version française qui fut créée en 1939, soit onze ans après la création de l’oeuvre originale en langue allemande. C’est une mise en scène à quatre mains signée Olivier Desbordes et Eric Pérez qui entraîne le public, toujours aussi nombreux, dans l’univers sombre des bas quartiers de Londres.

 

 

Comédiens déchainés

L’Opéra de quat’sous : une équipe réjouissante donne vie au chef d’oeuvre de Kurt Weil

 

 

 

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Cependant ne nous y trompons pas, sous le vernis des éternelles rivalités entre gangs, se cache un univers plus loufoque : celui du cirque dans lequel les personnages évoluent sous le regard retors souvent, cruel parfois et toujours impitoyable de Mr Peachum, un Mr Loyal dans ce charivari grotesque parfois, mais plein de vie et très dynamique. Et le mélange des genres est d’autant plus réussi que la distribution réunit un groupe de comédiens chanteurs chevronnés. Oui, mais pas que, car c’est aussi une bande de copains, formée depuis la précédente production (Cabaret donné à Saint Céré en 2014), emmenés avec un talent et une gouaille inégalables par une Nicole Croisille en grande forme.

Ainsi les bas quartiers de Londres, à la veille du couronnement de la reine deviennent des quartiers de cirque où les rivalités, toutes latentes qu’elles soient, sont des rivalités … d’opérette. Et la grande réussite de Weill et de Brecht est d’être parvenus à brosser une critique sévère, sans équivoque de la société de leur époque, surtout d’arriver à le faire sans se faire taper sur les doigts par la censure. Pérez et Desbordes ont si bien repris cette critique sociale à leur compte qu’ils en rajoutent une couche ou deux sans scrupules ; pour autant les deux compères ne forcent jamais le trait.
Dans la famille Peachum, le père, campé par Patrick Zimmermann, est retors, impitoyable et si jaloux de ses prérogatives qu’il surveille sa fille avec autant, sinon plus, de sévérité que les mendiants dont il est le chef. La très belle performance de Zimmermann n’a rien à envier à celle de Nicole Croisille ; cette Mme Peachum là force le respect tant elle entre à fond dans son personnage. A 80 ans, elle chante, danse et joue la comédie avec une gourmandise insolente donnant à l’occasion une incroyable et superbe leçon de vie. Si Peachum est jaloux de tous les hommes susceptibles d’approcher sa fille chérie, c’est elle qui traque avec une hargne terrible sa fille dont le mariage la rend folle de rage même si elle se refuse à l’admettre. Avant même le début des festivités, Nicole Croisille chante la complainte de Mackie le surineur avec un brin de folie qui donne le ton de la soirée.
Face à ce couple redoutable, Anandha Seethanen campe une Polly remarquable qui se révèle être aussi malicieuse que ses parents ; sous ses faux airs de sainte nitouche, Polly, fraîchement mariée à un Macheath déjà polygame, se révèle être une femme d’affaires redoutable dès qu’il lui confie le contrôle de ses affaires. Face à la famille Peachum, intraitable, sans scrupules ni sentiments d’aucune sorte, le Mackie d’Eric Pérez est génial à tous points de vue. Rendant coup pour coup lorsque ses intérêts sont en jeu, amoureux de toutes les femmes qu’il rencontre, qu’il s’agisse de Lucie Brown, de Polly Peachum, de la putain Jenny (excellente Flore Boixel, qui passe avec talent du rôle de la cousine dans Périchole à celui de Jenny dans Quat’sous) qui, jalouse de Polly, fera alliance avec les parents de la jeune fille pour faire emprisonner Mackie le surineur. A aucun moment, Pérez qui cosigne la mise en scène, ne se laisse déconcentrer ; il fait de son personnage un chef de gang dur, parfaitement cynique, corrompu et corrupteur prêt à tout pour conserver son «négoce». Dût-il pour cela se mettre dans la poche tous les hommes de son ami Peter «Tiger» Brown le shérif du quartier de Soho où se déroule l’action. Brown qui d’ailleurs, pour sauver la tête de son ami, va jusqu’à endosser les habits de hérault royal. Marc Schapira est digne de ses partenaires : il campe un Brown plein de morgue et de gouaille ; il se régale visiblement à jouer les faux durs pendant toute la soirée.

A la tête de l’orchestre d’Opéra Eclaté, modernisé pour l’occasion, Manuel Peskine dirige avec talent la musique de Kurt Weil, allant même jusqu’à endosser les habits du prêtre pour marier Polly et Mackie. La scène est d’ailleurs assez cocasse et ne manque pas de faire sourire. Elle souligne surtout le total engagement de chacun, chanteurs, musiciens, chef, dans le déroulé d’une soirée riche en rebondissements.

Cette seconde soirée saint-céréenne est d’une grande qualité grâce à une équipe de chanteurs comédiens survoltés, soudés car ils se connaissent bien ; d’autant que la présence de Nicole Croisille, dont la carrière exceptionnelle est un exemple remarquable de longévité, aiguillonne tout le monde. La mise en scène à quatre mains d’Eric Pérez et d’Olivier Desbordes offre aux artistes, un écrin qui fonctionne très bien.

Saint-Céré. Théâtre de l’usine, le 10 août 2016. Kurt Weil (1900-1950) : L’Opéra de quat’sous opéra en trois actes sur un livret de Bertold Brecht (1898-1956). Eric Pérez, Mackie, Anandha Seethanan, Polly, Nicole Croisille, Mme Peachum, Patrick Zimmermann, Mr Peachum, Flore Boixel, Jenny, Marc Schapira, Brown, Sara Lazerges, Lucie, choeur et orchestre Opéra Eclaté, Manuel Peskine, direction. Eric Pérez et Olivier Desbordes, mise en scène, Patrice Gouron, décors, Jean Michel Angays, costumes, Guillaume Hébrard, construction décors, Paolo Calia, graffitis sur toile.

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