Compte-rendu, opéra. PARIS, TCE, le 16 mars 2018. HAENDEL : ALCINA. Bartoli. Loy / Haim

alcina-haendel-theatre-champs-elysees-paris-billets-abonnement-carte-spectacles-coffret-box-culture la critique opera critique concert par classiquenews-300x180-min (1)Compte-rendu, opéra. PARIS, TCE, le 16 mars 2018. HAENDEL : ALCINA. Bartoli. Loy / Haim. Chaque fois que Cecilia Bartoli entreprend d’explorer une oeuvre ou une partie du répertoire, le succès est d’une certitude quasiment inéluctable. Après des cabotinages de Norma à West Side Story, la diva Romaine entreprend une incursion dans un des rôles emblématiques de l’opéra Handelien: Alcina.

Yesterday morning my sister and I went with Mrs. Donellan to Mr. Handel’s house to hear the first rehearsal of the new opera Alcina. I think it the best he ever made, but I have thought so of so many, that I will not say positively ’tis the finest, but ’tis so fine I have not words to describe it. Strada has a whole scene of charming recitative – there are a thousand beauties. Whilst Mr. Handel was playing his part, I could not help thinking him a necromancer in the midst of his own enchantments. »

 Mary Granville – Delany

Si bien la magicienne est un leitmotiv de l’imaginaire baroque, la version Handelienne se révèle d’une efficacité sans équivoque. L’intrigue, issue de l’Orlando Furioso de l’Arioste, nous ébauche une magicienne dans son île enchantée, à l’orée de la perte de ses pouvoirs. L’amour des êtres magiques semble dessiner un fond moralisateur ou tant les poètes que les compositeurs demeurent fascinés par l’univers surréel que ces fables contiennent mais mettent en garde contre les affres des enchantements. En d’autres termes, la magie d’Alcina semble être l’infatuation passionnelle des amours sexuées, bien loin de l’idéal quasi platonique de la flamme vertueuse conjugale et procréatrice.

 

 

 

 

“El Desengaño”

 

 

 

 

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Ce soir, sur la scène des amours fantastiques du Spectre de la rose, Alcina promettait de déployer ses voiles et ses parfums enchanteurs. Surprise totale à la vue du faux rideau de scène au dessin quasi identique de celui du Théâtre Royal de Drottningholm, étrange, l’on se croirait un instant sous les voûtes baroques de l’Opéra Royal de Versailles.

Des l’ouverture, la mise en scène de Christof Loy semble entreprendre une vision baroqueuse de l’ouvrage, heureusement après ça s’arrange. Outre la surenchère de danses à la Francine Lancelot, perruques et décors à la Pizzi, la baroquerie surannée ne dure qu’un instant. L’idée de confronter les enchantements d’Alcina par les illusions du théâtre baroque aux raideurs des costumes Hugo Boss pour les intervenants du monde réel est vieille comme le théâtre lui-même. La vision de M.Loy manque de recul et retombe dans une superficialité qui semble nuire au rythme et à la puissance de l’œuvre. En effet on se fatigue vite de cette confrontation simpliste et sans originalité. A part le début du 2ème acte qui se déroule dans le coulisses défraîchies du théâtre illusoire peut être une belle idée. Le dédoublement des personnages féeriques est intéressant aussi mais pas très original, Katie Mitchell n’avait réussi que cela dans sa mise en scène « 50 nuances de Grey » de cette même Alcina à Aix. Alors ne parlons pas de la chorégraphie Spice Girls de l’air « Sta nell’Ircana » qui tombe un peu comme une mouche dans la soupe et n’est qu’un gag pour « que Handel soit funny ». Inutile et vulgaire. On se demande si M. Loy a lu le livret et comprend les situations de l’intrigue ou pire, s’il s’en fiche complètement et fait passer sa vision avant tout. Casser les codes, pourquoi pas, mais avec pertinence. En revanche, les vrais moments intéressants par leur intensité se retrouvent à la fin de l’œuvre, le désespoir d’Alcina est traduit dans une simplicité d’une force redoutable. D’ailleurs le trio « Non è amor ne gelosia » demeure un très bel instant de cette mise en scène. Le final avec Alcina muée en monument parce que « les fées ne meurent pas » n’est ni convaincant, ni clairement exprimé, sauf pour les heureux détenteurs du programme de salle.

bartoli_4783517_norma_12Côté plateau, Cecilia Bartoli offre une Alcina sans concessions, une incarnation franche et personnelle. On comprend par le parcours semé de belles nuances que Mme Bartoli a saisi l’énergie du personnage. Rien qu’avec le regard elle a réussi à s’approprier cette magicienne à la lente agonie de ses pouvoirs. Contrairement à ce qu’on aurait pu s’attendre d’une interprète d’un tel calibre, Mme Bartoli s’efface lors des moments clefs derrière le personnage. Le « Ah mio cor » est simplement bouleversant. En outre son « Ombre pallide » nous émeut au plus profond malgré un tempo trop rapide qui gâte l’univers mystérieux et grave écrit par Händel. Quoi qu’il en soit, Mme Bartoli nous ouvre son coeur avec cette Alcina et la consacre comme une des preuses de l’opéra, digne de figurer à la même place que Norma, Carmen ou Donna Elvira.

Face à cette incandescente interprétation, le Ruggiero falot et sans personnalité de Philippe Jaroussky n’étonne guère. On retrouve d’air en air les tics de M. Jaroussky, tout se ressemble et manque de relief. C’est regrettable parce qu’il fait de tous les arie des “Verdi prati” charmants aux couleurs pastel, donc hors propos. D’ailleurs son “Mio bel tesoro” nous fait regretter amèrement une voix plus dramatique et élégiaque telle que celle de Lea Desandre ou de Arleen Auger. Il épouse bien, toutefois, les partis pris de la mise en scène, mais cela demeure anecdotique tout de même.

Dans les rôles féminins, même si l’on regrette que Julie Fuchs ne fasse que la figuration d’un rôle qu’elle doit certainement sublimer par sa voix riche et son timbre diamantin, nous retrouvons en fosse la magnifique interprétation d’Emöke Barath aux couleurs diaphanes et à l’agilité pure et précise. Bravo à elles deux pour cette incarnation de Morgana à deux énergies complémentaires. Dans le rôle quasi androgyne de Bradamante, le riche alto de Varduhi Abrahamyan porte des magnifiques couleurs, un timbre velouté et une belle ornementation malgré toutefois un léger manque de souplesse et de soutien dans les graves.
Le cast masculin n’est pas réjouissant. Le Melisso de Krzysztof Baczyk est hiératique mais avec une voix d’un bloc, notamment dans l’incroyable sicilienne « Pensa a chi geme d’amor piagata ». On peine à imaginer cette voix dans une musique aussi subtile que celle de Händel, mais dans du Mahler ou du Schreker très bien. A l’écoute de l’interprétation de l’Oronte de Christoph Strehl on a l’impression d’entendre davantage Mario Cavaradossi qu’un personnage Händelien. On voit que M. Strehl peine dans les vocalises. Le pire vient dans « Un momento di contento ». On comprend que la voix de M. Strehl est saine et belle dans un répertoire plus large, mais on conçoit, à  l’entendre,  qu’il n’a rien compris à la fragilité de l’édifice musical de Händel.
On ne comprend pas non plus l’absence du personnage d’Oberto, et sa suppression sans argument semble abusive et inexplicable.
Cependant, c’est dans la fosse que les véritables enchantements se sont refugiés. A la tête de son Concert d’Astrée, l’excellente Emmanuelle Haïm a encore une fois montré sa maîtrise de la musique de Händel par son dynamisme, l’intelligence de ses nuances, la précision de ses intentions. Mme Haïm est sans équivoque la fabuleuse fée de cette production. Tout comme Händel dans le témoignage de Mary Delany, elle égrène les enchantements telle une formidable nécromantienne. Les musiciens du Concert d’Astrée investissent la partition avec une solide cohésion, un sans fin de couleurs et une énergie manifeste. Dans les airs avec des instruments obligés l’on est transporté dans la poésie et la situation de chaque intervention.
Saluons aussi la présence de certains des solistes Français les plus talentueux de leur génération dans les soli de l’ensemble du désenchantement, Sébastian Monti, Aimery Lefèvre et Eugénie Lefebvre nous offrent une courte phrase mais charmante.
L’on quitte le théâtre des illusions avec ce que les hispanophones appellent le « Desengaño ». Une sorte de désenchantement mélancolique mais aussi fascinant que les pâles ombres qu’Alcina peine à invoquer.

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Compte-rendu, opéra. PARIS, TCE, le 16 mars 2018. HAENDEL : ALCINA. Bartoli. Loy / Haim

Georg Friedrich Händel : ALCINA HW 34 (1735)

Alcina – Cecilia Bartoli
Ruggiero – Philippe Jaroussky
Morgana – Julie Fuchs (Emöke Barath)
Bradamante – Varduhi Abrahamyan
Oronte – Christoph Strehl
Melisso – Krzysztof Baczyk

Solistes : Eugénie Lefebvre, Sébastian Monti, Aimery Lefèvre

Le Concert d’Astrée / dir. Emmanuelle Haïm
Mise en scène : Christof Loy
Production Opernhaus Zürich

Ilustrations : © Monika Rittershaus.

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