COMPTE-RENDU, critique, opéra. SAINT-ETIENNE, Opéra, le 12 juin 2019. BIZET : Carmen. Alain Guingal / Nicola Berloffa

bizet-georges-582-594-portraitCOMPTE-RENDU, critique, opéra. SAINT-ETIENNE, Opéra, le 12 juin 2019, Carmen (Bizet) / Alain Guingal – Nicola Berloffa. Partition raffinée pour une intrigue vulgaire, un fait divers médiocre, crime passionnel dont furent et sont encore victimes tant de femmes, l’ouvrage figure toujours à de nombreux menus : Carmen demeure un plat de choix, apprécié du plus grand nombre. La question que l’on se pose avant la dégustation est : à quelle sauce nous sera-t-elle présentée, tant l’imaginaire des réalisateurs-metteurs en scène est infini ? Celle offerte à l’Opéra de Saint-Etienne reproduit la production de Rennes (mai 2017) – où Claude Schnitzler tenait la baguette – elle-même co-production hispano-suisse.

 

 

L’eucalyptus préféré au tabac

 

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Le prélude, sans réel relief, laisse perplexe, de même que la première scène, où la désinvolture se fait nerveuse. Le cadre scénique, formé d’une charpente monumentale, décor unique modulable pour camper chacun des quatre actes, s’y prête aisément. On s’étonne des choix de l’équipe de réalisation, conduite par Nicola Berloffa. C’est terne, souvent convenu, et il faudra patienter pour oublier les raideurs du début. La transposition qui fait des contrebandiers des passeurs a été déjà illustrée, mais, pourquoi pas ? On a peine à comprendre le refus des hispanismes, de la lumière aveuglante, de la fièvre qui s’empare des esprits comme des corps. La chorégraphie de Marta Negrini est bienvenue, seul rappel de l’Andalousie. On fume d’abondance, mais c’est l’eucalyptus qui parvient dans la salle. Les costumes sont ternes. La seule note de couleur est celle des tenues des danseuses, et la robe rouge de Micaëla, lorsque certains attendaient la jupe bleue. Le dernier acte sauve tout, à lui seul, et mériterait d’être connu du plus grand nombre : les dernières séquences d’un des premier films – muets – réalisés par Ernst Lubitsch en 1918, sont projetées en fond de scène, devant les choristes, spectateurs du défilé et des arènes. L’ultime dialogue entre Don José et Carmen, la mort de cette dernière, sont portés avec une force exceptionnelle par les chanteurs et nous valent une émotion rare.

 

 

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Car, il faut le chanter haut et fort, le succès exceptionnel de cette réalisation est porté essentiellement par les chanteurs, qui ont en commun, déjà, de rendre le texte toujours intelligible (c’est la version d’Ernest Guiraud, avec récitatifs chantés). Notre admiration va en priorité à Florian Laconi, impérial, qui nous vaut un Don José animé d’une passion intense, possessive, jalouse, à l’opposé de ce pantin dont joue et se joue l’ensorceleuse. La voix est puissante, projetée à souhait, colorée, et l’expression la plus juste nous émeut. Son humanité, sa fragilité comme sa force sont extraordinaires, de loin supérieures à ce qui nous est donné à entendre le plus souvent. Le chant d’Isabelle Druet, Carmen, est également convaincant, chaleureux, aux graves sonores, avec un phrasé admirable. Vocalement impétueuse, flamboyante, farouche, indomptable, provocante, sensuelle, il ne lui manque que de réels talents de comédienne et une direction d’acteur plus exigeante pour atteindre la perfection. La Micaëla de Ludivine Gombert, jeune fille sage, douce, est pleinement convaincante. La voix est égale dans tous les registres, avec des aigus aisés, expressive, et ses interventions sont autant de moments de bonheur. Petite déception pour l’ Escamillo de Jean Kristoph Bouton. Alors que le torero, fat triomphant, nécessite un solide baryton, puissant, grandiloquent, aux graves solides, notre baryton fait pâle figure, malgré son engagement et ses talents de comédien. Frédéric Cornille, apprécié il y a peu dans les Saltimbanques, confirme toutes ses qualités, est un Moralès solide, à l’émission claire, projetée à souhait. Zuniga est Jean-Vincent Blot, puissante basse, à l’expression juste. Frasquita et Mercédès (Julie Mossay et Anna Destraël) sont remarquables. Quitte à nous répéter, le trio des cartes est une magistrale réussite. Ajoutez le Dancaïre de Yann Toussaint et le Remendado de Marc Larcher, et tout est réuni pour un quintette non moins réussi.
Les chœurs, sollicités abondamment, méritent eux aussi les acclamations finales, car leur cohérence, l’équilibre et la puissance de leur chant ne sont jamais pris en défaut. Mentionnons aussi le chœur des gamin(e)s, que la mise en scène sollicite bien au-delà de ses interventions vocales. Son chant, ses évolutions sont en tous points parfaits. Alain Guingal, dont l’autorité lyrique est reconnue, impose à l’orchestre des tempi parfois précipités, mais sait ménager les pages poétiques, au lyrisme juste. Les interludes symphoniques sont raffinés, même si certains bois s’y montrent médiocres. Tout ceci s’oublie au dernier acte, musicalement et dramatiquement abouti, servi par un engagement absolu des chanteurs. La salle se lève et les ovations, méritées, se prolongent avec de multiples rappels. Une soirée mémorable.

 

 

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, critique, opéra. SANT-ETIENNE, Opéra, le 12 juin 2019, Carmen (Bizet) / Alain Guingal – Nicola Berloffa. Crédit photographique © Opéra de Saint-Etienne / Cyrille Cauvet – Illustrations : © Opéra de Saint-Etienne 2019

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