Compte rendu critique, opéra. PARIS, TCE, le 7 février 2018. POULENC : Dialogues des Carmélites. Rhorer / Py.

DIALOGUES DES CARMELITES -Compte rendu critique, opéra. PARIS, TCE, le 7 février 2018. POULENC : Dialogues des Carmélites. Rhorer / Py. La mère de toutes les filles du Carmel est devenue une figure aussi immortelle que la Joconde dans l’art occidental. Grâce au génie polymorphe du Bernin, Sainte-Thérèse a été l’objet d’une des sculptures les plus ambigües qui peuplent la Rome baroque. Dans son extase mystique, la sainte connait aussi le bûcher sensuel qui ne l’éloigne pas de son enveloppe charnelle malgré les voiles et la bure.

Extase sur fond tricolore

« Nada te turbe,
nada te espante,
todo se pasa,
Dios no se muda
La paciencia todo lo alcanza
quien a Dios tiene nada le falta
solo Dios basta.”

Santa Teresa de Avila

Le dilemme de la foi et son rapport à l’humain qui nous détermine est inhérent à toute la réflexion des docteurs de l’Eglise. Si bien se réclamer d’une quelconque divinité individuelle est proche de l’hérésie et des sectes qui gangrènent notre ère, le fait d’apercevoir une grande part d’humain dans l’approche de la foi pour les religieux, est une question cruciale pour toute vocation de piété.

Dialogues des Carmélites, qu’ils soient dans leur genèse cinématographique ou théâtrale ou dans la forme opératique, fixent pour toujours le sort dramatique des 16 carmélites de Compiègne, victimes de l’idéologie de l’extrême sous Robespierre et ses thuriféraires. L’oeuvre de Poulenc, à la fois personnelle et douloureuse, éclate le cadre de la narration de Gertrud von Lefort et la verbe sublime de Bernanos, Poulenc rend les Carmélites à l’universalité de la question ultime de la mortalité humaine. Finalement, grâce à l’opéra, les 16 bienheureuses de Compiègne sont réunies avec l’idéal Robespierristes de l’immortalité de l’âme.

Pour cette reprise de l’incroyable mise en scène d’Olivier Py, le Théâtre des Champs Elysées s’offre un casting de rêve pour l’histoire théologico-philosophique des Carmélites.

Au coeur de la réflexion autour de la mort et de la peur inhérente des êtres imparfaits que nous sommes, se tiennent les deux personnages atteints par la crainte et la grâce: Mme de Croissy et Blanche de la Force. Dans le rôle extrême de la Première Prieure de Croissy, Anne-Sophie von Otter est bouleversante, tant par la rigueur de son incarnation que par la parfaite interprétation. Lors de la scène d’agonie et de trépas, Anne-Sophe von Otter nous livre un moment unique d’opéra, digne des grandes tragédiennes. Face à elle, Patricia Petibon livre une interprétation toute en nuances, des grands moments de musique et de théâtre.

Tout aussi merveilleuses sont la Mère Lidoine de Véronique Gens, avec une voix dans sa plénitude, et la touchante Soeur Constance de Sabine Devieilhe, toute deux offrent à la partition de Poulenc une mise en valeur des plus belles couleurs. Ces quatre interprètes nous font redécouvrir des pages entières de la partition de Poulenc, ce sont ces véritables interprètes qui accordent aux oeuvres connues le bonheur d’un nouveau regard.

Dans les rôles secondaires, le Père confesseur de François Piolino est brillant, le trio masculin composé par les excellents Enguerrand de Hys, Arnaud Richard et Mathieu Lécroart font face aux carmélites comme autant de brillants adversaires dans le drame.

Hélas, c’est dans le rôle essentiel de Mère Marie de l’Incarnation que le manque de précision et surtout de prosodie de Sophie Koch a fait basculer cette production dans une triste limite. En effet, du texte de Bernanos l’on ne retrouvait parfois que des voyelles chantées ça et là avec un timbre robuste mais sans couleurs. La subtilité du rôle de Marie de l’Incarnation, à la fois témoin, instigatrice et héritière du Carmel, n’a pas trouvé en Sophie Koch l’interprète idoine pour succéder, dans l’opéra, à l’ineffable Jeanne Moreau dans la version cinématographique de 1960.

Mais, le plus grand problème ce soir a été entendu dans la fosse. Si bien l’Orchestre National de France n’est pas à ses premiers Dialogues, loin s’en faut, c’est la direction brutale et brouillonne de Jérémie Rhorer qui a brisé la délicate architecture de Poulenc. A la fois par un volume incompréhensiblement élevé qui a couvert quasiment toutes les solistes (pour couvrir Von Otter, Gens, Koch, Devieilhe ou Petibon il faut vraiment pousser au maximum), et des tempi chaotiques on se demande quelle est le but ultime de sa conception de l’oeuvre. Agit-il en jacobin avec des rythmes en guillotine ou souhaite-t-il en finir avec la force sous-jacente de Poulenc dans les moments les plus touchants, les plus éthérés? Quoi qu’il en soit, M. Rhorer n’est pas le seul fautif, le National n’a pas fait d’efforts pour amener les couleurs ni l’enthousiasme. Nous sommes par ailleurs choqués de voir les instrumentistes ranger et partir de la fosse au même temps que les saluts, ce manque de solidarité frôle le manque de savoir vivre, le National se prendrai-t-il pour un organisme au-dessus des interprètes et des équipes de production?

Ceci dit, la soirée fut belle, quoi qu’il en soit des petits bémols soulevés. Cette production mérite un retour continu, puisque sous l’oeil expert et raffiné d’Olivier Py, les Carmélites des estampes bénites, sont devenues de femmes en chair et en os, des êtres de paradoxes, leur extase nous enflamme tous, autant que le séraphin du Bernin avec sa flêche d’or sur le marbre éburné du coeur de Sainte-Thérèse.

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COMPTE-RENDU, OPERA. PARIS, TCE, le 7 février 2018. POULENC : Dialogues des Carmélites. Rhorer / Py.

Mercredi 7 février  2018
PARIS / Théâtre des Champs-Elysées

Francis Poulenc : DIALOGUES DES CARMELITES

Blanche de la Force – Patricia Petibon
Mère Lidoine – Véronique Gens
Mère de Croissy – Anne-Sophie von Otter
Soeur Constance de Saint-Denis – Sabine Devieilhe
Mère Marie de l’Incarnation – Sophie Koch
Le Chevalier de la Force – Stanislas de Barbeyrac
Le Marquis de la Force – Nicolas Cavallier
Le Père confesseur – François Piolino
Mère Jeanne de l’Enfant Jésus – Sarah Jouffroy
Lucie Roche – Soeur Mathilde
Le Premier commissaire – Enguerrand de Hys
Le Second commissaire/Un officier – Arnaud Richard
Thierry, Monsieur Javelinot, le geôlier – Matthieu Lécroart

Choeur du Théâtre des Champs Elysées
Ensemble Aedes – Mathieu Romano
Orchestre National de France

dir. Jérémie Rhorer

Mise en scène – Olivier Py
Scènographie – Pierre-André Weitz
Lumières – Bertrand Killy

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