COMPTE-RENDU, critique, opéra. CAEN, le 7 nov 2019. DURON : Coronis (création française). Druet, G Toro, V Dumestre.

COMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. CAEN, le 7 nov 2019. DURON : Coronis (crĂ©ation française). Druet, G Toro, V Dumestre. Pour un mĂ©lomane, la crĂ©ation d’un chef d’oeuvre est toujours une promesse et certainement une revanche sur le temps et ses alĂ©as. C’est pour cela que l’exploit accompli dans la production fabuleuse de Coronis de Sebastian Duron a Ă©tĂ© une vĂ©ritable rĂ©vĂ©lation de ce que le spectacle vivant peut faire de meilleur.

Quoiqu’ayant une histoire et une gĂ©ographies communes, les institutions lyriques Françaises ont souvent boudĂ©, voire oubliĂ© tout le rĂ©pertoire lyrique Espagnol. Alors qu’aux XIXème et XXème siècles, c’est sous l’influence IbĂ©rique que certaines des plus grandes partitions Françaises ont Ă©tĂ© conçues. C’est grâce Ă  la musique venue d’Espagne que Bizet a composĂ© Carmen, et n’oublions pas que c’est l’Espagne qui a Ă©tĂ© le théâtre d’une multitude d’autres intrigues de cette France conquĂ©rante contemporaine. Mais la zarzuela dans tout ça ?

 

 

La politique des muses

 

 

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On a dit et Ă©crit beaucoup sur ce genre, qu’en Espagne l’on appelle avec une certaine tendresse, el “genero chico” (le “petit genre”). Mais c’est la zarzuela qui est finalement le genre Espagnol par excellence depuis ses origines Ă  l’Ă©poque baroque, toujours glânant des idĂ©es Ă  la France et Ă  l’Italie, mais aussi aux AmĂ©riques. La zarzuela et ses compositeurs peuvent s’apparenter Ă  un arbre immense dont les racines sont fermement enterrĂ©es dans le sol Espagnol mais dont les branches touchent et s’abreuvent des cultures environnantes. Contrairement Ă  l’opĂ©ra, mĂŞme bouffe ou comique, qui demeure dans son histoire, un genre extrĂŞmement codifiĂ©; la zarzuela est plus souple, plus adaptĂ© Ă  recevoir des ajouts et des influences. Ne retrouve-t-on pas des zarzuelas dans tous les pays d’AmĂ©rique Latine qui ont Ă©pousĂ© les langues, cultures et accents (la zarzuela Maria Pacuri en quechua au Paraguay) ? Et mĂŞme l’exemple gĂ©nial de Walang Sugat, la zarzuela en tagalog, devenue “sarswela” dans les Philippines! Le intrigues proches de la vie des spectateurs et avec un brin de mĂ©lodrame, en font le genre musical le plus populaire par essence et insurrectionnel par nature. Par exemple, sous la dictature de Franco, des livrets tels Black, el payaso de Pablo Sorozabal ont passĂ© on ne sait comment la censure, alors qu’il y a une critique Ă  peine voilĂ©e des rĂ©gimes autoritaires et une leçon de bon gouvernement.  Si vous allez Ă  Madrid et assistez au Teatro de la Zarzuela Ă  une reprĂ©sentation, n’oubliez pas que c’est le seul théâtre fondĂ© par des musiciens et des librettistes pour dĂ©fendre leur droit Ă  la diffusion de leur art.

A l’Ă©poque de Sebastian Duron, la zarzuela menait des voyages entre la cour des rois Habsbourg et Bourbons et les “coliseos” ou “corrales” populaires. Les combats n’Ă©taient pas de la mĂŞme nature et la mythologie Ă©tait de mise pour que le livret soit acceptĂ©. Dans Coronis, le mythe de la belle nymphe infidèle Ă  Apollon est totalement rĂ©interprĂ©tĂ© par une lecture Ă©tonnante.

D’emblĂ©e, Coronis, il y a moins d’un an n’Ă©tait pas attribuĂ©e Ă  Sebastian Duron avec certitude scientifique. Sebastian Duron, nĂ© la mĂŞme annĂ©e que le grand Alessandro Scarlatti, Ă©tait, Ă  l’Ă©gal du grand maĂ®tre italien, un des compositeurs les plus cĂ©lèbres de son temps. Il a composĂ© une multitude d’oeuvres sacrĂ©es et profanes dans le sillage du dernier roi Habsbourg d’Espagne, Charles II (1665-1700). A l’arrivĂ©e des Bourbons avec Philippe V (1700 – 1746), Duron n’Ă©tait pas trop bien perçu selon les tĂ©moignages et a fini banni, vraisemblablement, parce qu’il Ă©tait restĂ© fidèle au parti Habsbourg. Il meurt Ă©tonnement Ă  Cambo-les-bains près de Bayonne en 1716, pour un ennemi des Bourbons c’est un acte drĂ´lement masochiste que de trouver en France son dernier refuge.

Dans la très intĂ©ressante introduction Ă  l’Ă©dition critique de Raul Angulo et Antoni Pons on apprend finalement la très rĂ©cente attribution et les arguments musicologiques qui la soutiennent. Cependant, aucune interprĂ©tation du livret n’est Ă©tablie et pour une oeuvre nĂ©e dans une pĂ©riode aussi troublĂ©e, c’est bien Ă©tonnant.

En effet, Coronis a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e vraisemblablement au tout dĂ©but de la Guerre de Succession d’Espagne. Ce conflit vit se coaliser quasiment la totalitĂ© de l’Europe contre la France de Louis XIV. En effet, le Roi Soleil a imposĂ© au roi Charles II d’Espagne qu’un de ses petit-fils devienne son hĂ©ritier. A la mort du monarque en 1700, le duc d’Anjou devient Philippe V d’Espagne, de Naples et des AmĂ©riques. Evidemment cette succession devait ĂŞtre contestĂ©e par les Habsbourg d’Autriche puisqu’avec les changement dynastique, les Bourbons, et le roi de France par la force des choses, controlaient la moitiĂ© de la planète. Selon les musicologues Espagnols, Coronis daterait de 1705 ou 1706, soit deux annĂ©es de basculement pour le conflit. En effet, en 1705, malgrĂ© une victoire des troupes Françaises du duc de VendĂ´me sur les PiĂ©montais Ă  Cassano, en Espagne, l’archiduc Charles de Habsbourg est proclamĂ© roi Ă  Barcelone, occupĂ©e par les Anglais. En 1706, les choses empirent avec un Ă©tĂ© oĂą Madrid et l’Espagne passe des Bourbons aux Habsbourg pour revenir finalement aux Bourbons. Ces saltimbanques historiques ont certainement influencĂ© l’auteur anonyme du livret de Coronis.

Coronis raconte en effet, tout d’abord l’histoire d’amour malheureuse du monstre marin Triton pour la belle nymphe Coronis. Elle vit dans la Thrace mythologique qui est tourmentĂ©e par une guerre divine entre Apollon (Le Soleil) et Neptune (Les Mers). Curieuse fable qui oublie le mythe originel d’Ovide pour adapter l’intrigue Ă  une querelle beaucoup plus politique que divertissante.

Dans les livrets de l’Ă©poque baroque il Ă©tait rĂ©current de tordre la mythologie Ă  des fins idĂ©ologiques. En l’occurence tout le livret de Coronis est traversĂ© par la violence qui agite la terre fertile de Thrace. Le personnage de ProtĂ©e, au lieu d’ĂŞtre la mĂ©tamorphose incarnĂ©e, devient une sorte d’ordonnateur. Si l’on peut hasarder une interprĂ©tation euristique du livret de Coronis, l’on trouve des allusions Ă  la fois Ă  la dĂ©faite des Bourbons (symbolisĂ©s par Apollon) Ă  la fin de la première journĂ©e et immĂ©diatement sa victoire et la Paix tant dĂ©sirĂ©e par son symbole de concorde qu’est la dĂ©esse Iris. De plus Triton, serait l’archiduc Charles qui, venu d’au-delĂ  des mers cherche Ă  tout prix Ă  obtenir les faveurs de Coronis qui serait une sorte de figure reprĂ©sentant la couronne Espagnole (Coronis – Corona: couronne en Espagnol). C’est bien clair qu’Ă  la fin, la nymphe parle de la paix et du culte au Soleil dans le jardin des HespĂ©rides (qui, selon la tradition, se trouverait Ă  Hispalis, c’est Ă  dire en Andalousie, en Espagne).

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Monter une telle oeuvre avec les dĂ©fis que le livret et la musique comportent Ă©tait un rĂ©el exploit. Mais nous pouvons sincĂ©rement saluer l’audace de Patrick Foll, directeur du Théâtre de Caen qui, de saison en saison rĂ©ussit Ă  rĂ©unir des talents formidables pour offrir Ă  son public une programmation d’une grande qualitĂ©. A deux heures de Paris, cette maison des arts et des artistes qu’est le Théâtre de Caen rayonne par l’originalitĂ© de ses projets. Nous encourageons chaleureusemnt nos lecteurs Ă  suivre les saisons dans cette belle salle Normande, oĂą chaque spectateur Ă  son Ă©toile.

C’est Ă  l’initiative de Patrick Foll donc que Vincent Dumestre et Omar Porras ont donnĂ© un souffle puissant Ă  Coronis. Invoquant la poĂ©sie et le merveilleux sur scène, Omar Porras a pris Coronis avec Ă©lĂ©gance et modernitĂ©. Certains moments sont des vĂ©ritables poèmes. Omar Porras Ă©tonne, Ă©meut et innove, c’est un vĂ©ritable magicien de la narration puisqu’en peu de temps et avec quelques artifices, il nous fait vibrer. De plus, le dialogue avec les arts du cirque et la culture pop (perruques et la scène d’Iris), rappellent que l’opĂ©ra est un art de la vie et rĂ©unit en son sein toutes les formes d’expression.

En fosse, Vincent Dumestre ravive la flamme de Coronis, en ajoutant quelques fandagos et jacaras aux lacunes de la partition. Mais quels tempi, quels sublimes phrasĂ©s, et cette Ă©nergie qui ne s’arrĂŞte jamais. Dans les sublimes lamenti que Duron composa, on est saisi de frissons par la sincĂ©ritĂ© de ce Poème Harmonique inĂ©narrable et son chef qui demeure un des rares Ă  vĂ©ritablement comprendre la musique latine.

Les solistes, quasiment tous francophones sont superbes. La prosodie, malgrĂ© quelques petits faux-pas dans la prononciation, est d’une grande clartĂ©. Nous saluons le travail de Sara Agueda, la conseillère linguistique, qui a fait d’un groupe de chanteurs Français, des vĂ©ritables Espagnols du Grand Siècle.

La Coronis de Ana Quintans est juste parfaite. Non seulement elle campe son rĂ´le avec grâce, finesse et voluptĂ©, mais Ă  l’entendre l’on prend un plaisir incommensurable. Sa voix est juste, ses phrasĂ©s et ses vocalises Ă©quilibrĂ©s et inventifs. On vibre avec ses lamenti qui feraient pleurer les pierres et admirons le timbre riche et ciselĂ© de cette merveilleuse soliste.
Isabelle Druet est un Triton Ă©mouvant et nous transporte avec ses mĂ©diums riches. C’est une soliste dont la voix est tout un théâtre, une de ses artistes qui peut offrir Ă  tous ses rĂ´les, le sens dramatiques le plus fort, l’Ă©motion la plus prĂ©cise.

Emiliano Gonzalez Toro, incarne le Proteo loufoque de Duron. La voix est timbrée et généreuse, puissante et subtile à la fois.

Les rĂ´les des divinitĂ©s en guerre : Apolo fabuleux de Marielou Jacquard aux aigus emplis de panache et le Neptuno Ă  la voix riche telle l’ocĂ©an de Caroline Meng. Brenda Poupard en Iris est absolument un talent Ă  suivre.

Et les “Graciosos”, les rĂ´les comiques incarnĂ©s par la fabuleuse Anthea Pichanick qui nous ravit Ă  chaque production et nous fascine par ses dons de comĂ©dienne dans le rĂ´le dĂ©sopilant de Menandro. Victoire Bunel est une Sirene pĂ©tillante et pleine de charme.

Finalement, après quasiment trois siècles, Sebastian Duron rĂ©sonne en France après son dĂ©cès au Pays Basque et c’est avec ce compositeur que la zarzuela fait une entrĂ©e remarquable et brillante sur une des plus belles scènes d’Europe et une première sur les chemins de France. EspĂ©rons que le charme de la belle Coronis, rĂ©ussira Ă  donner une place permanente Ă  l’opĂ©ra en langue Espagnole dans les programmations Ă  cĂ´tĂ© des oeuvres slaves et germaniques. Si le rĂŞve de Louis XIV, Ă  la genèse de Coronis, Ă©tait d’abattre les PyrĂ©nĂ©es et lier le lys de France et le lion d’Espagne, peut-ĂŞtre que grâce Ă  cette production, c’est la France qui ouvrira les portes de l’Europe Ă  la zarzuela, et pour longtemps.

 

Illustrations : Théâtre de CAEN © Phil. Delval

 

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COMPTE-RENDU, critique, opéra. CAEN, le 7 nov 2019. DURON : Coronis (création française). Druet, G Toro, V Dumestre.

Jeudi 7 Novembre 2019 – 20h – Théâtre de Caen

Sebastian Duron (1660 – 1716)

CORONIS
zarzuela en deux journées
Création Française

Coronis – Ana Quintans – soprano
Triton – Isabelle Druet – mezzo-soprano
Proteo – Emiliano Gonzalez Toro – tĂ©nor
Menandro – Anthea Pichanick – contralto
Sirene – Victoire Bunel – mezzo-soprano
Apolo – Marielou Jacquard – mezzo-soprano
Neptuno – Caroline Meng – mezzo-soprano
Iris – Brenda Poupard – mezzo-soprano
Rosario – Olivier Fichet – tĂ©nor

Ely Morcillo, Alice Botelho, Elodie Chan, David Cami de Baix, Caroline Le Roy, MichaĂ«l Pollandre – danseurs, acrobates, comĂ©dien et contorsionniste.

Le Poëme Harmonique
direction – Vincent Dumestre

Coproduction Théâtre de Caen, Opéra de Rouen, Opéra Comique, Opéra de Limoges, Opéra de Lille.

 
 

Cd critique. ANAMORFOSI : Allegri, Marazzoli, Monteverdi (Le Poème Harmonique, juin 2018 – 1 cd ALPHA)

POEME-HARMONIQUE-ANAMORFOSI-allegri-monteverdi-marazzolli-mazzochi-cd-review-critique-cd-classiquenews-vincent-dumestreCd critique. ANAMORFOSI : Allegri, Marazzoli, Monteverdi (Le Poème Harmonique, juin 2018 – 1 cd ALPHA) – Au carrefour du profane et du sacrĂ©, se dĂ©veloppe une mĂŞme musique, constante et touchante par ses aspĂ©ritĂ©s passionnelles. En hymnes sacrĂ©s ou en vers madrigalesques, l’écriture musicale ne varie pas, mais elle modifie son sens selon les paroles associĂ©es : il n’y a donc pas de « mĂ©tamorphoses » comme nous l’explique le Poème Harmonique qui du reste nous parle aussi d’anamorphoses (le titre du cd : intitulĂ© plus adaptĂ© Ă  ce dont il est question : une mĂŞme chose dont l’aspect varie selon le point de vue) ; tout du moins, il s’agit ici d’un changement de paroles, donc superficiel ; un changement d’enveloppe (linguistique) ; les vertiges de la musique eux sont toujours invariables, constants. « Vers 1630 en Italie, un voyageur franchit le seuil d’une Ă©glise. Double vertige ! Tandis que l’œil se perd dans la profusion baroque, l’oreille croit rĂŞver. Quels sont ces bruits de bataille, ces plaintes amoureuses, ces disputes théâtrales qui ont remplacĂ© les cantiques ? » Ainsi est rĂ©sumĂ© le prĂ©texte de ce nouveau programme que l’ensemble de Vincent Dumestre a dĂ©jĂ  Ă©prouvĂ© en concert. A quelques pertes de tension près et de faiblesses (bien anecdotique) dans le parcours musical, nous tenons lĂ  un cycle de perles baroques captivant, oĂą brillent surtout les jeunes voix actuelles, la soprano DĂ©borah Cachet en tĂŞte, voix aux fulgurances naturelles et sincères, irrĂ©sistible. Dramatiques et introspectives, articulĂ©es et flexibles.

Tout commence par une version assez déconcertante du Misere d’Allegri, en plusieurs séquences chorales, homorythmiques, d’un piétisme et dolorisme retenue, parfois tendu, d’un expressionnisme bien contorsionné (dissonances harmoniques manifestes au point crucial du texte). Retour aux sources soit, mais référence à une pratique (d’époque?) quand même, surornementée, à la limite de l’indigestion ; avec des variations très éloignées de ce que nous connaissons. Là est bien la métamorphose par contre, qui modifie considérablement le parcours même du texte, empruntant selon l’improvisation des chanteurs compositeurs improvisateurs, des circonvolutions qui demeurent caprices d’interprètes. A chacun de juger. Pas sûr qu’Allegri eût apprécié telle relecture de son texte originel. Serait-ce pour mieux troubler l’humble auditeur, frappé par la recueillement des chanteurs ? Les mélismes dans l’aigu expriment un mal être, une douleur infinie, jamais apaisée et tendue.
Des passions (trop) contenues, que libère autrement le choix des pièces qui suivent. Anamorfosi : le titre souligne combien une même musique dans le cas de Monteverdi par exemple ou Luigi Rossi peut sonner différemment, si l’on change uniquement les paroles. Du profane au sacré, la même intensité passionnelle s’y déploie, avec une sincérité égale.

Dans le Rossi («  Un allato messagier »), la mezzo Eva Zaïcik déroule une belle voix mais au relief linguistique trop lisse sur la durée. Pas assez de contrastes, de verbe mordant. Là encore une langueur douloureuse et insatisfaite. Le tempérament guerrier qui rappelle le Combattimento de Monteverdi, met du temps à chauffer (pour exprimer la douleur de Madeleine).

Justement dans « Si Dolce è’l martire » (de l’inestimable Monteverdi) :  DĂ©borah Cachet Ă©claire l’angĂ©lisme et la tendresse de l’air MontĂ©verdien ; l’incandescence et l’effusion d’une prière qui pleure JĂ©sus (« mio Gesù » rĂ©pĂ©tĂ© en scansion) ; tĂ©moignage d’une fervente saisie, touchĂ©e, brĂ»lĂ©e par le Fils ; l’ardeur et l’expressivitĂ© mordante, qui fusionne flexibilitĂ© et brĂ»lures du texte, commentĂ©es ensuite par le violon solo : l’acte de compassion, ce don d’une âme mystique Ă  JĂ©sus, incarnĂ©, dĂ©fendu de façon aussi presque guerrière – transe amoureuse et langueur dĂ©vorante, par le soprano dĂ©licat mais puissant de DĂ©borah Cachet, est assurĂ©ment l’acmĂ© de ce programme. Entre voluptĂ© et mysticisme, la soprano rĂ©ussit une remarquable incarnation de la foi baroque.

Profane ou sacrée, la lyre du premier Baroque Italien
s’embrase grâce au soprano de Déborah Cachet…

On se délecte tout autant des dénuement et langueur des pénitents démunis dans les somptueuses prières de Domenico Mazzochi (sur la vie brève) puis de Marco Marazzoli, qui semblent fondre l’esprit mordant de la commedia, et la prière dolente des pêcheurs saisis, soit l’équation surprenante, inouïe de… la verve débridée et de la grâce la plus nuancée : aucun doute la leçon de la volupté montéverdienne est ici totalement assimilée, sublimée par deux écritures proches du sublimes.
La voici, ardente, fulgurante, la ferveur romaine du premier baroque. Marco Marazzoli, génie opératique, succède 3 duos d’un fini linguistique et poétique savoureux auquel répond l’écrin musical, languissant, contrasté, fervent, essentiellement amoureux, des instrumentistes et chanteurs. Les couples, surtout Déborah Cachet et le ténor Nicholas Scott, expriment avec une rare finesse et articulation, les multiples nuances du texte (« Chi fà che ritorni » : célébration du temps de l’innocence, perdu, si fragile, fugace…) aux instants de la jeunesse préservée où la vie dans sa candeur première, découvre l’élan du désir, morsure et vertige du plaisir… Preuve est encore faite de l’absolu génie de Marazzoli.

CLIC D'OR macaron 200Puis, le programme des afflictions sacrées, se poursuit avec les larmes de Marie au sépulcre (Monteverdi : « Maria quid ploras »), belle éloquence linguistique où chaque voix pèse, articule, nuance l’élan collectif. Même expressivité caractérisée et dans une ampleur suave et flexible dans le dernier épisode collectif, « Pascha concelebranda », prière à plusieurs qui captive par la diversité des effets et des nuances expressives du chant, entre drame profane, cantate sacrée, dramma opératique… tout en louant Jésus et le miracle final de sa Résurrection, les voix réalisent une crèche vivante et naturelle ; un théâtre sincère immédiatement émouvant. L’élégance du geste, la fine sensualité qui cisèle chaque arête du verbe, et qui fonde ici l’idée d’une conversation continue, accréditent davantage la complicité des solistes ici réunis, serviteurs du génie montéverdien. Le verbe se fait action et geste. Chant et musique, caresses tendres et délicieuses prières. On se croirait revenu au temps des pionniers baroques, à l’époque où Christie et Harnoncourt découvraient les mondes du premier baroque italien. Exaltant. Superbe programme. Donc CLIC de CLASSIQUENEWS

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Cd critique. ANAMORFOSI : Allegri, Marazzoli, Monteverdi (Le Poème Harmonique, juin 2018 – 1 cd ALPHA)

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Video
https://www.youtube.com/watch?v=q5RlIa6hSFg
ALLEGRI & MONTEVERDI: ANAMORFOSI, Le Poème Harmonique & Vincent Dumestre

Release date → September 2019  -  Stream//Download//Buy → https://lnk.to/AnamorfosiID

Allegri’s Miserere, its heartbreaking harmonies, its verses alternately cha…

ALLEGRI & MONTEVERDI: ANAMORFOSI par Le Poème Harmonique & Vincent Dumestre (EPK)

Compte rendu, concert. Versailles. Chapelle Royale, 1er avril 2015. François Couperin (1668-1733) Les Leçons de Ténèbres. Louis Nicolas Clerambault (1676-1749) Miserere Sophie Junker et Ana Quintas, dessus ; Lucile Richardot, bas-dessus. Vincent Dumestre, théorbe, direction musicale.

Francois_Couperin_portraitL’Opéra Royal/Château de Versailles Spectacle, offre à son public à l’occasion des fêtes de Pâques, une série de concerts dont les œuvres et les interprètes sont une promesse d’enchantements ; promesse belle et bien tenue dès le premier soir. Le Poème Harmonique a enregistré et donné une première fois en la Chapelle royale en novembre 2013, les Leçons de Ténèbres de François Couperin. Alors que le CD vient de sortir, ces pièces composées pour le Mercredi Saint ne pouvaient pas être symboliquement mieux indiquées pour ouvrir les célébrations de la Semaine Sainte.
Chef-d’œuvre incontesté d’un genre qui accompagna la fin du règne du Roi Soleil, ces trois Leçons sont les seules du compositeur à nous être parvenues, les 6 autres étant malheureusement perdues. Elles furent composées pour le Couvent de Longchamp dans les années 1714-1715, alors que dans les églises et les couvents, un public nombreux, composé de courtisans et de membres de la bonne société citadine, se pressait. Cette passion pour un art vocal raffiné, sensuel, dramatique est fille de l’air de cour, art spécifiquement français. Pour compléter le programme on trouve ici le Miserere de Clérambault, contemporain de Couperin, où se déploie une palette expressive intense et ardente, si italienne.

Leçons de Ténèbres éblouissantes…

Vincent Dumestre et ses trois interprètes sont parvenus ce soir à soutenir ce miracle d’équilibre, qu’appellent ces œuvres et à les transfigurer jusqu’à l’incandescence. Aurait-on pu mieux nous donner à entendre toute la splendeur du beau chant français tel qu’il était pratiqué au tout début du XVIIIe siècle, donnant sens à cette union de la vocalité et de la spiritualité. ?Les trois voix féminines étaient parfaitement appariées. Trois timbres uniques, dont les couleurs se complètent, s’unissent jusqu’à embraser les mélismes sur les lettres introductives hébraïques, maintenant avec ferveur la souplesse de la ligne entre arioso et récit. Le timbre fruité et suave d’Ana Quintans, celui plus juvénile de Sophie Junker soulignent avec justesse les caractères des deux premières leçons. Ici tout n’est qu’élévation, nuances et humilité. Plus la nuit se fait autour de nous, -car comme à l’époque, venant souligner la dramaturgie, un officiant éteint les cierges après chaque psaume-, plus la lumière qui émane de la musique, par la grâce des interprètes,  prend possession de la Chapelle Royale et de nos âmes. Lucile Richardot, au timbre profond et charnel, apporte une présence éloquente et une ampleur de ton bouleversante.
L’interprétation du Miserere de Louis-Nicolas Clérambault, par les trois interprètes est tout simplement envoûtante. Jamais les couleurs de la voûte de Charles de la Fosse, ne nous ont semblé, aussi étincelantes et irradiantes qu’à l’instant où la voix d’Ana Quintans a lancé cet appel à la miséricorde.
L’accompagnement des trois musiciens est subtil et élégant. Sylvia Abramowicz à la basse de viole si tendre et mélancolique et Philippe Grisvard à l’orgue et clavecin si inventif, donnent corps à une basse continue pourtant si dépouillée. Vincent Dumestre au théorbe et à la direction a réuni ici une distribution idéale et bien au-delà crée une palette intemporelle et sensuelle, signature du Poème Harmonique. Tout ici est émotion intime, sensible et mystérieuse. La musique  s’harmonise avec un lieu qui dépasse son caractère religieux pour devenir un lieu « source ».

Compte rendu, concert. Versailles. Chapelle Royale, 1er avril 2015. François Couperin (1668-1733) Les Leçons de Ténèbres. Louis Nicolas Clerambault (1676-1749) Miserere Sophie Junker et Ana Quintas, dessus ; Lucile Richardot, bas-dessus.  Vincent Dumestre, théorbe, direction musicale.