Compte-rendu critique, opéra. Bilbao, le 26 mai 2017. GIORDANO : Andrea Chénier. Kunde, Pirozzi, Ranzani / Romero.

BILBAO andrea chenier andreachenier-650x920-c-defaultCompte-rendu critique, opéra. Bilbao. Palacio Euskalduna, le 26 mai 2017. Umberto Giordano : Andrea Chénier. Gregory Kunde, Anna Pirozzi, Ambrogio Maestri. Stefano Ranzani, direction musicale. Alfonso Romero, mise en scène. Encore une très grande soirée à porter au crédit de l’ABAO, l’Association Bilbayenne des Amis de l’Opéra. Décidément, l’Espagne aime les voix et le fait savoir. Une distribution éblouissante qui nous ramène à l’âge d’or de l’art lyrique, une direction qui distille toutes les subtilités contenues dans la partition ainsi qu’une mise en scène traditionnelle mais toute entière au service de l’œuvre, que demander de plus ? Créée au Festival de Peralada en 2014 mais coproduite avec Bilbao, la production imaginée par Alfonso Romero Mora s’arrête enfin en pays basque.

 

 

 

De grandes voix qui brûlent les planches

 

 

Composée d’un unique décor, elle représente un riche salon aristocratique au plafond zébré de lézardes, symbole d’un monde en train de s’effondrer, et qui se verra saccagé puis occupé par les révolutionnaires et enfin transformé en geôle pour accueillir les dernières heures des condamnés. La direction d’acteurs n’évite pas une certaine emphase durant les scènes de foule, mais cette démesure s’accorde finalement bien avec celle de la musique, qui exacerbe à plaisir les sentiments des protagonistes.
On retrouve avec jubilation le duo électrisant formé par Gregory Kunde et Anna Pirozzi. Depuis un mémorable Roberto Devereux en ces mêmes lieux voilà un peu moins de deux ans, les directeurs ont compris l’intérêt de distribuer ensemble le ténor américain et la soprano italienne : partageant la même arrogance vocale, le même tempérament volcanique et le même sens musical, c’est vraiment lorsque leurs voix s’unissent qu’ils brûlent les planches et soulèvent le public. On demeure toujours aussi admiratifs devant l’assurance du premier, notamment face à une partition ô combien difficile, réclamant aussi bien tendresse que vaillance. Tour à tour poète, amoureux fougueux et fier révolutionnaire, son Andrea Chénier éblouit par son élégance, son allure, et par l’éclatante santé d’un organe qui paraît sans limites. Tous ses airs seraient à citer, mais il nous a particulièrement bouleversés au troisième acte avec un « Si, fui soldato » renversant d’autorité.
Quant à la seconde, à peine remise d’une récente grossesse, elle retrouve le chemin de la scène comme si de rien n’était, l’écriture de Maddalena paraissant lui tomber dans la voix. Claire et haut placée, superbement nuancée et pourtant terriblement puissante quand il le faut, s’épanouissant notamment dans un superbe « La mamma morta », sa voix nous rappelle que pour bien chanter pareil rôle, il suffit… d’en avoir les moyens.
On se souviendra longtemps de leur duo final enflammé, donnant le frisson à force de passion et de générosité, tous deux littéralement transcendés et portés par l’orchestration luxuriante du compositeur, de ces moments rares qui nous rappellent pourquoi l’opéra déchaîne encore et toujours les foules. On attend maintenant avec une irrésistible impatience la production de Norma qui les réunira ici-même dans un an, à l’occasion des débuts d’Anna Pirozzi dans le rôle-titre. A leurs côtés, sont annoncés Silvia Tro Santafé et Roberto Tagliavini, complétant ainsi un quatuor qui promet des souvenirs inoubliables.
Ecrasant tout le plateau de son immense stature, Ambrogio Maestri emplit le rôle de Carlo Gérard d’une présence magnétique dans laquelle passe l’ombre de Scarpia. Faisant tonner à loisir son énorme voix, le baryton italien se promène dans la partition, faisant de son « Nemico della patria » l’un des sommets de la soirée.
Au sein d’excellents seconds rôles desquels se détachent le Roucher percutant de Manuel Esteve et l’Incroyable délicieusement insidieux de Francisco Vas, on ne peut passer sous silence la prestation extraordinaire d’Elena Zilio, ce soir à la fois Comtesse de Coigny et bien entendu Madelon, son rôle fétiche. A 77 printemps, la mezzo italienne donne encore une véritable leçon de chant et d’émotion vraie, l’instrument demeurant d’une fraicheur à peine croyable et la musicienne tirant les larmes en quelques mots, en quelques notes ; témoignage unique d’une époque désormais révolu, un cadeau sans prix.
Dans la fosse, domptant avec brio une acoustique difficile, Stefano Ranzani galvanise un orchestre somptueux, véritable océan sonore, et parvient à trouver un équilibre remarquable avec les chanteurs et leurs généreux moyens, pouvant déchaîner les éléments sans crainte de les couvrir. Au rideau final, c’est l’euphorie dans la salle, celle des grands soirs, lorsque des géants de l’art lyrique ont foulé la scène et fait vibrer le public.

 

 

 

____________________

 

Bilbao. Palacio Euskalduna, 26 mai 2017. Umberto Giordano : Andrea Chénier. Livret de Luigi Illica. Avec Andrea Chénier : Gregory Kunde ; Maddalena de Coigny : Anna Pirozzi ; Carlo Gérard : Ambrogio Maestri ; La Comtesse de Coigny / Madelon : Elena Zilio ; Roucher : Manuel Esteve ; L’Abbé / L’Incroyable : Francisco Vas ; Bersi : Mirela Pintó ; Mathieu : Fernando Latorre ; Pietro Fléville / Fouquier Tinville : Jose Manuel Díaz ; Schmidt / Dumas : Gexan Etxabe. Chœur de l’Opéra de Bilbao ; Chef de chœur : Boris Dujin. Bilbao Orkestra Sinfonikoa. Direction musicale : Stefano Ranzani. Mise en scène : Alfonso Romero Mora ; Décors : Ricardo Sánchez Cuerda ; Costumes : Gabriela Salaverry ; Lumières : Félix Garma ; Chorégraphie : Sergio Paladino

Comments are closed.