Collection “Heritage masters”, Decca Das Rheingold (Solti), Don Giovanni (Krips), Der Rosenkavalier (Kleiber)…

Collection “Heritage masters”, Decca

Nouvelle moisson de titres aux noms de légende, aux chefs d’une miraculeuse inspiration: la collection imaginée par Decca “Heritage masters” (l’héritage des maîtres) n’usurpe pas son titre générique: il s’agit bien le plus souvent de documents qui ont valeur de pépites: un héritage artistique à méditer certainement, pour l’interprétation juste des oeuvres concernées. Pour cette première moisson 2009, le cycle des rééditions répond à la question: comment sonnait le Phiharmonique de Vienne au début des années 1950? Réponses dans plusieurs opéras enregistrés sous le contrôle stimulant des grandes baguettes de l’heure: Krips, Kleiber, Solti… écoutez ce Rosenkavalier de 1954 (Erich Kleiber, photo ci-contre dont le feu directionnel mêle grâce, élégance, coquetterie et pétillance en une suractivité fluide, inoubliable!), ce Don Giovanni de
1955 (Joseph Krips), ce premier Ring discographique en stéréo de 1958
chauffé jusqu’à incandescence par Solti… De quoi nous nettoyer les
oreilles. Chaque prise de son, n’ayant pas les performances actuelles
souligne combien la musique est surtout question de style et de nature.
Les lectures heureusement rééditées par Decca sont plus que
stimulantes: nécessaires. Présentation de notre première sélection.



Vienne, 1954. Erich Kleiber
(64 ans), créateur en décembre 1925 de Wozzeck de Berg, offre une véritable leçon d’élégance et d’intensité viennoise, avec des cordes gonflées à bloc, des cuivres et des vents rutilants, une science du rythme et une délicatesse de nuances comme de couleurs absolument subjugantes. Place en particulier à la sonorité éclatante et souple du Wiener Pihlharmoniker, au début des années 1950: même en fin de carrière Reinig impose une Maréchale tendre et vive, passionnée; lui donnent la réplique, la Sophie de Güden, décidément très à l’aise, mordante et naturelle, impliquée, comme l’est aussi Sena Jurinac en Octavian de braise, ardent et sanguin. Le trio féminin atteint souvent l’excellence, d’autant que la baguette de Kleiber n’ a jamais été aussi juste, variant, nuançant, proche de l’hystérie palpitante, avec un feu permanent, une légèreté pétillante mais sincère. Quelle élégance souple et ouvragée: en somme tout l’art de Vienne est là. Poell (Faninal) et Ludwig Weber (Ochs) complètent une galerie de portrait “baroque”, picaresque et raffinée à la fois, tel que l’a souhaité Strauss d’après les gravures satiriques de Hogart. Succombez; des délices vous y attendent! Richard Strauss: Der Rosenkavalier, Erich Kleiber (3 cd Decca).



Vienne, Redoutensaal, juin 1955: Joseph Krips
enregistre le chef d’oeuvre lyrique de Mozart, restituant toute la profondeur mystique et lugubre de la partition (tempo ralenti dès l’ouverture). D’ailleurs, la baguette sculpte, incise, prend son temps, offrant de très belles figures psychologiques grâce au plateau d’une musicalité palpitante: Elvire (Lisa della Casa) et Anna (Suzanne Danco) à la féminité brûlée, vive, à vif, excitée comme il se doit par un impérial et sanguin Don Juan (Cesare Ciepi: quelle classe virile!)… Les uns regretteront un certaine froideur, un rien distanciée dans la direction de Krips, mais l’assise, la direction implacable de l’action s’imposent évidemment. En bonus, la Zerlina d’Hilde Gueden fait fondre toute réserve (affichant une candeur coquine qui électrise l’excellente juvélinité du Masetto de Walter Berry: leur duo fait des étincelles!). La galerie d’individualités est captivante (à part l’Ottavio de Dermota, affecté et visiblement guère impliqué par son rôle). Mozart: Don Giovanni, Josef Krips (3 cd Decca).


Vienne, 1958: Solti (46 ans) enregistre la première Tétralogie en stéréo de l’histoire dans la Sofiensaal. Un jalon historique à la mesure du cycle musical abordé: dès le début nous sommes immergés dans la soupe primordiale au souffle cosmique et tellurique qui fait les mythes et les légendes.
Précision, netteté, incisivité mais aussi allant et fluidité du geste, Solti mène ses troupes avec une intelligence du texte et de l’action, sidérantes. Chaque tableau, évocation du Walhala et des dieux autour de Wotan, manipulation et vol d’Alberich, apparition des géants, négociation honteuse… tout est ici détaillé avec un dramatisme acéré voire cynique. Sans omettre ce panache et cette rondeur propre à l’orchestre: du très grand Solti et une perle désormais indispensable parmi les archives historiques Decca. D’autant que côté plateau, les meilleurs wagnériens de l’heure sont réunis dans la salle viennois: George London (Wotan), Kirsten Flagstat (Fricka), Eberhard Wächter (Donner),… A ce prix, succombez sans hésitation. Decca publiera-t-il les autres titres du Ring/Solti dans la collection Heritage Masters? A suivre forcément. Wagner: Das Rheingold, Solti (2 cd Decca).

Aux côtés de l’ivresse détaillée du Wiener, l’orchestre de l’Académie de Sainte-Cécile qui vient d’enregistrer une Madame Buterfly de luxe mais assez froide et sophistiquée avec “La Gheorghiu” (EMi classics, été 2008), l’avait déjà publié 50 ans auparavant avec une autre diva “La Tebaldi”, en 1958. Voici une version qui certes n’atteint pas les lectures de Scotto ou Freni: Tebaldi développe un timbre lumineux, angélique mais un rien poseur et mignardisé. Heureusement Bergonzi et son élégance naturelle sauve les meubles et campe un ardent Pinkerton. Tullio Serafin emporte la partition avec flamme, un souci des couleurs mais un dramatisme parfois brutal. Puccini: Madama Butterfly, Tullio Serafin (2 cd Decca).

Illustration: Erich Kleiber (DR)

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