Christophe Looten: Bons baisers de BayreuthLettres de Richard Wagner (Editions Fayard)

Christophe Looten
Bons baisers
de Bayreuth
Lettres de Richard Wagner
(Editions Fayard)

Il existe peu de compositeurs qui dans leurs lettres (à peu près 12.000 s’agissant de Wagner) aient à ce point communiquer et divulguer leurs humeurs, jusqu’au détail de leurs pensées personnelles, au point de leur vivant, de se soucier de récupérer chaque lettre écrite et adressée, coûte que coûte auprès de leurs destinataires ou de leurs descendants. C’est que dans le cas de Wagner, chaque de la correspondance particulièrement documentée et explicite produit comme un journal en miroir, une source documentaire de confessions, révélations, aveux multiples qui sont plus fiables que bien des recompositions, y compris l’autobiographie Ma vie où Wagner et son épouse Cosima, en réponse à la curiosité de leur protecteur Louis II de Bavière, livrent une version passablement romancée de la réalité (comme c’est le cas de celle de Massenet par exemple). C’est dire l’apport inestimable d’un corpus comme celui qui nous ait offert par Fayard en cette année du bicentenaire.

Cosima elle-même se rangea à l’idée de publier un bon nombre de documents dès 1888, non sans maquiller et réviser les textes afin de préserver le meilleur aspect de son défunt époux. Quoiqu’il en soit l’édition complète de l’intégralité du corpus épistolaire de Wagner est une entreprise toujours en cours: elle ne sera totalement achevée et réalisée qu’en 2025… un édifice en constant progrès que la présente publication chez Fayard éclaire par le choix des lettres ainsi publiées, annotées, surtout traduites avec un scrupule rare et un respect fidèle à la pensée originelle, assez exemplaire.
Les textes ici rassemblés bénéficient d’une traduction française minutieuse (eu égard à l’humeur de Wagner et aux spécificités de son propre style) et d’une édition critique, rendant leur apport sûr, fouillé et détaillé révélant un Wagner dans son quotidien, tel qu’en lui-même. On connaît le goût du musicien pour les phrases longues, les tournures complexes, le style indirect… autant de figures qui rendent délicate toute traduction fine et exhaustive en français. Le sommet de cette correspondance ampoulée étant atteint dans les lettres que Wagner adresse à Louis II lequel, protocole oblige, imposait des tournures vieux style, souvent hyperboliques, au lyrisme suranné: pourtant Wagner devait se plier à cet usage, travaillant alors longuement à la teneur de ses réponses au jeune monarque (nombreux brouillons préalables) : on doit cependant à Wagner adressant une lettre développée au monarque, l’une de ses meilleures explications sur le sujet de Siegfreid, condensé narratif des plus captivants et qui a certainement aiguisé la curiosité déjà très grande de Louis II pour l’opéra wagnérien.
Contrairement au titre de l’ouvrage, il ne s’agit pas des lettres particulièrement dédiées à l’édification de Bayreuth et du premier festival du Ring (1876) mais bien d’un corpus large et ouvert dans sa sélection, destiné à éclairer tous les épisodes de la vie de Richard Wagner.


Lettres de Wagner

De la première lettre à sa sœur Ottilie (Leipzig, le 3 mars 1832) à celle ultime adressée au producteur et homme de théâtre Angelo Neumann (Bayreuth, 1883), le choix des lettres (à peu près 200 originaux) tout en privilégiant plusieurs proses inédites sait couvrir toutes les périodes d’une vie artistique riche et féconde où épisodes privés et ressentiments personnels se confondent avec les ondulations d’une œuvre révolutionnaire. De l’aveu même de l’auteur, vie privée et œuvre musicale ne forment qu’un seul et même massif dont la complexité et le réseau inextricable à la façon des motifs directeurs ou leitmotiv dans la matière sonore du Ring, composent une unité et une cohérence souterraine, à la fois fascinante et éclairante.
L’intérêt principal de la collection de lettres ainsi présentées, concerne la mise en contexte de chaque lettre retenue, précisant les enjeux et la situation propre au moment de l’écriture et de l’envoi. Le lecteur suit ainsi un cheminement artistique exceptionnel dont la portée critique et réformatrice sur la question de l’opéra est née et portée par une irrésistible nécessité intérieure. Wagner se révèle dans ses élans, ses espoirs, ses positions tout au long d’une vie unique à la fois, foudroyée et aussi sublimée, comptant ses gouffres dépressifs, ses positions d’autant plus radicales qu’elles sont artistiques et esthétiques ; ses sommets transcendants voire ses percées miraculeuses dont la rencontre providentielle avec le jeune roi Louis II de Bavière en 1864 ; la protection du souverain assure désormais à Wagner, la réalisation entière de tout l’œuvre dont le Ring et le théâtre moderne destiné à l’accueillir, Bayreuth. Wagner se dévoile vis à vis entre autres de Liszt, Hanslick, Schumann, Mathilde Wesendonck, Hans von Bulow, Cosima, Nietzsche, Arrigo Boito, Otto von Bismark… sans omettre Johannes Brahms ou Eliza Wille ; la détestation de Mendelssohn, de Paris et de la France, la relation ambivalente et plutôt critique à Meyerbeer, … l’édification de Bayreuth surtout (première pierre, déboires financiers et aide miraculeuse de Louis II, préparation pour la première édition du festival de musique…), les derniers opéras, des Maîtres Chanteurs à Parsifal sans omettre évidemment les quatre chapitres des Nibelungen sont clairement évoqués et donc d’autant mieux ” expliqués ” sous la plume du maître. L’apport est inestimable, sa formulation et sa présentation indiscutables d’autant plus opportunes en cette année Wagner 2013… où l’on recherche des contenus réellement pertinents voire inédits.

Christophe Looten: Bons baisers de Bayreuth. Lettres de Richard Wagner. Parution: février 2013. ISBN: 9782213671079. 404 pages. Prix indicatif: 26 euros. Editions Fayard

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