Choeur Calliope: 10è anniversaire Lyon, salle Garcin. Dimanche 21 mars 2010 à 17h

Choeur Calliope
10ème anniversaire

Dimanche 21 mars 2010 à 17h
Lyon, Salle Garcin

De Schubert à Chausson…

Le Chœur de voix féminines Calliope, fondé et dirigé par Régine Théodoresco, fête en 2010 son 10e anniversaire. En «musique profane », le voici entre romantisme (Schubert), chant français fin XIXe et début XXe, évocations de musiques d’autres terres. La création d’une œuvre commandée à Gilles Schuehmacher, dans une formule originale de 12 voix et 2 accordéons, permet à partir de textes poétiques du romantisme et de la modernité, de méditer sur le thème de la Beauté.

La 1ère des Muses

« Calliope, chœur de femmes », certes, mais qui était Calliope ? La première des neuf muses, et une des épouses d’Apollon « Musagète » (leur conducteur, dit l’étymologie). « La 1ère inspire la poésie épique : son air majestueux, son front ceint d’une couronne d’or indiquent déjà sa suprématie sur les autres Muses. Elle tient un stylet et des tablettes, parfois une trompette. Les poètes la considèrent souvent comme la mère d’Orphée. » Lourde responsabilité, donc, pour le groupe fondé et dirigé par Régine Théodoresco ! D’autant que la 1ère des Muses invoquée par ce groupe se caractérise par des interventions multi-directionnelles, et rien moins que soumises à « l’air majestueux »… Depuis dix ans – en 2010, c’est « happy birthday to you, Miss Calliope ! » -, le Chœur (féminin) a cherché sa voie en un vaste territoire, fuyant la spécialisation dans un genre ou une époque, et aussi – c’est une tendance actuelle, mais cela ne serait « tendance » que si on se contentait d’un suivisme à la mode -, ne cherchant pas à trouver et garder un public mélomane dans les seules salles de concert, s’investit « sur le terrain » social, en milieu des scolaires et du 3e âge, entre autres. Les concerts sont souvent thématiques et ratissant large dans la chronologie, comme celui de janvier dernier, d’Hildegarde von Bingen – la poétesse et musicienne du sacré médiéval – et des Renaissants italo-espagnols (Palestrina, Morales) au contemporain-et-ancêtre mystico-sonore, Giacinto Scelsi , ainsi qu’à de plus jeunes écrivants aux frontières du sacré, David Mc Intyre, Libby Larsen et Jean-Denis Michat.

Des Métissages de style et d’inspiration

Celui du 21 mars « commence » au romantisme allemand pour s’achever en écriture de création très récente. Une sorte de « Métissages » des cultures, pour reprendre le titre du dernier disque de Calliope (lire dans classiquenews), là aussi où, selon la leçon de Shakespeare ou Hugo, le comique ne souffre en rien d’être adossé au tragique, et d’alterner ses pouvoirs avec lui. Ou tout simplement en faisant alterner une certaine gravité du propos avec la légèreté ou son environnement. En arc en ciel d’inspiration : des « histoires de bêtes », comme dirait Colette, avec un « mille pattes » de Florent Schmitt, des fables de La Fontaine, le lièvre et la tortue de G.Lacroux, Le corbeau et le renard de Marie-Madeleine Duruflé. Dans un registre un peu autre, et du même Florent Schmitt – dont Calliope a gravé l’intégrale des Voix de femmes – , « si la lune rose » ; un Chausson,sur texte de Leconte de Lisle, Hélène, ou chez des contemporains, « il pleut des voix de femmes », de M.Graziato, et O Vent du Soir, de P.Burgan, un ancien élève de Ivo Malec et G.Grisey, auteur de deux opéras. Egalement un peu ailleurs, et dans la veine explorée par Calliope dans « Métissages », Urok, du compositeur slovène Lojze Lebic, « où les enfants mettent en scène les sortilèges permettant d’extirper du corps les envoûtements ».

Berceuse de la douleur et culte de la beauté

Mais le programme des « Calliope » s’ouvre aussi au romantisme qui, par le monde de la forêt et de la chasse sublimée, ouvre sur la méditation. Le chœur « Coronach » figure dans un groupe de lieder ou chants avec accompagnement qu’en 1825 Schubert a choisis dans un recueil (La Dame du Lac), de l’auteur européen alors très « mode », Walter Scott. « Coronach »(D.836) est une berceuse de la douleur pour le héros Duncan, dont « le bras nous menait vers la gloire » : au-delà du prétexte, et comme bien souvent chez Schubert, il faut saisir l’inspiration de cette œuvre chorale pourtant sans pathétisme spectaculaire dont le piano assume, comme le disait Brigitte Massin, le rôle du « roulement insistant des tambours voilés, qui attire irrésistiblement le chant des femmes vers une gravité du registre qui n’était pas donnée au départ ». Belle introduction à la gravité du propos de Gilles Schuehmacher, un jeune compositeur à qui le Chœur a « commandé » une œuvre dont déjà la formation instrumentale originale attire l’attention : accompagnant les 12 voix féminines, ce sont ici deux accordéonistes ( Mélanie Brégand et Philippe Bourlois) qui laissent « au repos » le pianiste (Nicolas Jouve) intervenant dans d’autres partitions et notamment Schubert. Ces « Elégies Romantiques » sont vouées « au culte de la beauté, pour questionner musicalement ce vocable certes un peu démodé et bien chahuté par nos temps », explique G.Schuehmacher qui évoque aussi le « Pourquoi des poètes en temps de manque ? » (ou temps de détresse ?),jadis instauré par Hölderlin. Le compositeur a commencé sa quête dans le XIXe, et a trouvé chez le poète errant Lenz, transfiguré par Büchner, l’affirmation : « Les plus belles images, les sonorités les plus variables s’assemblent et se défont. Il ne reste qu’une chose : une beauté infinie, qui passe d’une forme à une autre, toujours épanouie, toujours transformée. »

Tout ange est effrayant

Chez le reclus en bibliothèque et monde des livres Giacomo Leopardi, vient l’évocation mélancolique à Silvia, « quand la beauté brillait dans tes yeux fugitifs et riants ». Pour Percy Shelley, le chantre de L’Ode au vent d’ouest, pour qui « la musique est clé d’argent de la source des pleurs », « L’Esprit de beauté » demeure dans la perte : « Où es-tu parti ? Pourquoi quittes-tu notre état, cette obscure et vaste vallée, vide et désolée ? » Selon l’Américaine Emily Dickinson, une autre prisonnière (apparente) de ses pensées et de ses rêves, « la Beauté assiège à en mourir, et si j’expire aujourd’hui, que ce soit en vue de toi ! ». A ces « élégiaques romantiques, nostalgiques d’une beauté disparue ou inaccessible », le musicien a joint Juan Ramon Jimenez un grand Espagnol du XXe (comme Lorca), interrogeant : « Où est le mot, mon cœur, qui embellira d’amour le monde laid, qui lui donnera une force d’enfant et une défense de rose ? » Et bien sûr en ce domaine mystérieux, on croise le tremblant regard de Rilke dans la 1ère Elégie de Duino : « Le beau n’est rien que le premier degré du terrible ; …si nous l’admirons ainsi, c’est qu’il néglige avec dédain de nous détruire. Tout ange est effrayant. » G.Schuemacher, dans cette œuvre dont on sent qu’elle encore et déjà « ouverte » (« in progress »), aura ainsi puisé en poésie « la richesse de contrastes et de liens, plusieurs dizaines de courtes sections alternant des fragments de textes », mais s’interroge en toute modeste lucidité : « J’ai gardé une identité musicale forte pour chaque poème, ce qui entraîne une certaine rigidité, mais moins de caractérisation eût conduit à moins de lisibilité, et la confrontation doit garder son relief, en permettant variations et contrastes ». En ces temps où la composition affiche volontiers une…tonalité docte, abstraite et péremptoire, un tel esprit de recherche et d’interrogation des concepts de la grande tradition poétique et humaniste est ici bienvenu, surtout quand on sait la singularité compositionnelle de cet auteur, certes « indépendant des écoles », mais très lié à l’émotion en rapport avec l’écriture littéraire. Gilles Schuemacher (32 ans), qui a fait ses études musiciennes à Lyon, a travaillé dans le cadre des enseignements d’Emmanuel Nunes, Michèle Reverdy, Jonathan Harvey et Klaus Huber. Privilégiant la musique de chambre et le vocal, « il envisage volontiers son œuvre (une trentaine d’opus) comme relevant de l’abstraction lyrique, lui assignant la tâche d’exprimer le spirituel au moyen de la forme ». Interprété par – entre autres Pierre Strauch, Lionel Bringuier, Rachid Safir, Jacques Mercier ou Kanako Abe, G.Schuemacher est membre fondateur des associations Création Musicale XXI et Multilatérale, Etincelles et Ellipse (dédiées au cinéma). Il est donc bien « légitime », selon Régine Théodoresco, qu’en ce concert « allant d’une atmosphère intimiste jusqu’à la jubilation », Calliope soit « fidèle à sa philosophie de défense de la production contemporaine et crée à cette occasion une œuvre qui se fait véritable méditation sur la beauté. »

Lyon, dimanche 21 mars 2010, 17h, Salle Garcin, Impasse Flesselles(Lyon-1er). Chœur féminin Calliope, Nicolas Jouve (piano), Mélanie Brégand et Philippe Bourlois (accordéon), dir. Régine Théodoresco. Information et réservation : T. 04 78 08 45 85 ; www.chez.com/ccalliope

Illustration: Giovanni Baglione: Calliope, muse de la poésie épique (DR)

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