vendredi, décembre 9, 2022

Centenaire Herbert von Karajan: Karajan, le culte de l’image Arte, lundi 7 avril 2008 à 22h45

A ne pas rater

Karajan,
le culte de l’image

Arte
Lundi 7 avril 2008 à 22h45

Documentaire inédit. Réalisation: Georg Wübbolt (2008, 52 mn).

Esthète narcissique
Attention documentaire événement. Voici l’une des réalisations diffusées pour le Centenaire Karajan, parmi les plus pertinentes de l’offre actuelle. Aucun chef ne fut autant obsédé par son image et par l’image tout court. Karajan était-il passionné par le cinéma et les possibilités esthétiques de l’image ou fut-il plus précisément fasciné par le contrôle et le pouvoir absolu que la réalisation filmique pouvait lui procurer? Grand narcissique, l’homme à la mêche amidonnée, à la coupe impeccable et au style glamour, qui possédait son jet privé, une belle femme et un voilier dans le port de Saint-Tropez, soit tous les signes ostentatoires d’un happy few qi a réussi et détient un certain pouvoir, aima sans compter produire ses propres images. Le documentaire de Georg Wübbolt, est en tant que montage, une pure merveille. Disons que la forme s’accorde ici au sujet qu’elle s’est choisie. Montrer comment Karajan, d’assistant réalisateur au poste de commandeur absolu, manipule, dirige images et opérateurs, orchestre et musiciens, reste saisissant. Le film recueille les témoignages des techniciens qui ont travaillé sous la conduite du maestro vidéophile. Une généalogie de cinéastes défile: évidemment Henri-Georges Clouzot (avec lequel il réalise 6 films dont le dernier le Requiem de Verdi tourné à la Scala en 1966, se solde par un échec et une rupture), puis François Reichenbach, Falk, Scholtz, et surtout Hugo Niebeling. Ce dernier apporta au maestro, la preuve que l’on pouvait filmer les instruments, inventer des cadres et des angles nouveaux, recréer les partitions visuellement, en leur associant une véritable dramaturgie visuelle. Le cas de la Symphonie Pastorale de Beethoven est finement analysé: sol repeint selon les mouvements (bleu céruléen pour l’orage), lumière active (placée sous chaque siège, projecteur « jeté » sur la silhouette du chef qui maîtrise la source éclairante avec le poing…), plans inédits, larges, serrés, balayant le spectre des pupitres de musiciens selon le tempo de la musique… Le génie de Niebeling se concrétisera trois fois: avec cette Symphonie n°6 (achetée telle quelle par la télévision allemande et diffusée sans remonage), puis les 3ème Eroica et Septième, que, après livraison par Niebeling, Karajan insatisfait aidé de Gela Marina Runne, sa chef monteuse principale, réarrangeront selon le goût narcissique du chef, devenu seul maître à bord.

Visionnaire vidéophage
Le docu remarquable exprime l’angoisse et la volonté de contrôle et de pouvoir d’un homme hyperactif, finalement dépassé par le temps et la technologie. Tout commence en 1964 lorsqu’en tournée au Japon, les 12 concerts de l’Orchestre Philharmonique de Berlin sous la direction de son chef à vie (depuis 1955), Herbert von Karajan, sont retransmis en direct à la télé japonaise NHK… Le chef prend conscience de l’impact de l’expérience auprès des masses… entre 18 et 20 millions d’individus regardent chaque séance. S’il faut, dans l’idéal, rechercher une combinaison parfaite entre le son et l’image, entre musique et cinéma, le despotisme de Karajan ne pouvait pas s’accommoder de talents aussi neufs et originaux que celui de Niebeling. Désormais, le chef règnera en dictateur, contrôlant son image, fonde sa propre société de production, Telemondial (1982, siège à Monaco) qui allait brasser des millions au bénéfice de l’intéressé, de la Deutsche Grammophon et aussi des musiciens de l’orchestre Philharmonique de Berlin, qui ont passé autant de temps en enregistrements filmés qu’en concert. Le business est l’autre élément clé de l’oeuvre de Karajan: celui qui souhaitait léguer l’ensemble de son travail d’interprète aux générations futures, voulait que soit projeté en grand écran dans les grandes villes du monde, le cycle de ses films de musique. Se voir, être vu, paraître, exister, diriger, tourner… la vie de Karajan nous paraît à la fois dérisoire et égocentrique, mais aussi esthétique et artistique. N’a-t-il pas au final réconcilier qualité et marketing de masse? Peter Gelb (directeur du Met à New York grâce auquel plusieurs représentations d’opéra sont diffusées en direct dans les salles de cinéma), Humphrey Burton (qui réalisa nombres de films contemporains avec Leonard Bernstein, le grand rival de Karajan sur la scène télévisuelle), et beaucoup d’autres témoins dont de nombreux musiciens du Berliner, apportent leurs éclairages passionnants. Le désir de Karajan s’exprime autant par l’image que dans la musique: en lui, s’incarne le fantasme du chef, du guide spirituel, dirigeant yeux fermés, comme un élu possédé par la vision divine qui le porte à conduire les autres et leur transmettre, le feu sacré… C’est un prophète, une figure divinisé par son image sublimée qui a réussi à tout inféoder sous sa botte: voir ses alignements de musiciens, coiffés, et même perruqués, jouer en playback, devant la caméra comme les soldats figurants d’une armée musicale laisse perplexe…

Car finalement que voit-on dans les films scénarisés par Karajan: la musique qui se produit au moment du concert, ou l’incontournable chef d’orchestre qui en conduit et en permet la réalisation? Et de quoi parle Karajan en 1989 juste avant de mourir? Du dernier avion Falcon… et de ses tournages avec le président de Sony, Norio Ohga… technologie, vitesse, image. Sainte trilogie pour un homme hors normes. Document exceptionnel à ne manquer sous aucun prétexte.

Approfondir

Arte diffuse le 13 avril 2008 à 19h
, le film réalisé par Hugo Niebeling en 1969. La Symphonie Pastorale de Ludwig van Beethoven reste un joyau de l’écriture filmique d’une exceptionnelle inventivité visuelle: jamais avant Niebeling, un réalisateur n’avait filmé de cette façon instruments et masse de l’orchestre. Trop d’invention dans l’image ne plût pas au maestro narcissique Karajan… Avec le recul, le film d’Hugo Niebeling reste un chef d’oeuvre inclassable dans le registré du film symphonique, comme l’est, le Don Giovanni de Mozart filmé 10 ans plus tard par Joseph Losey. Preuve que Niebeling était bien un génie visionnaire… qui ne pouvait qu’agacer le dictateur Karajan. Lire notre présentation du cycle Karajan sur Arte en Avril 2008

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