mardi, février 7, 2023

CD, compte rendu critique. Carlos Kleiber : complete orchestral recordings on Deutsche Grammophon

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kleiber-carlos-complete-orchestral-recordings-on-deutsche-grammophon-beethoven-brahms-schubert-cd-blu-ray-audiCD, compte rendu critique. Carlos Kleiber : complete orchestral recordings on deutsche Grammophon. Voici un coffret-album indiscutable et bénéfique par son apport : un immense chef, contemporain des grandes heures de Karajan y est révélé ou confirmé (pour ceux qui le connaissait déjà). Autant Karajan fut fécond, universaliste dans une démarche soucieuse de laisser après lui un legs important et diversifié, autant Carlos Kleiber (décédé en 2004),  reste méticuleux, indécis, circonspect face à l’enregistrement. De fait, en proie au doute, celui de l’exigence et de la perfection, le chef nous laisse une poignée d’enregistrements symphoniques, tous magistraux par leur radicalité, leur engagement, leur vision personnelle, d’une musicalité raffinée, suractive, éruptive et jaillissante. Contemporains de ses enregistrements d’opéras (tout autant essentiels), les 5 Symphonies recueillies ici forment le testament musical et donc orchestral d’un maestro irrésistible… l’autre grand chef à l’ombre du plus médiatisé Karajan.

Dans la forge orchestrale, un travail titanesque…

 

Carlos Kleiber : quel héritage orchestral ?
CLIC D'OR macaron 200Enregistrées en 1974 et 1975-76, avec les instrumentistes du Wiener Philharmoniker, les Symphonies n°5 puis 7 de Beethoven expriment cette exaltation tendre, ce fruité et cette liberté humaniste dont fut capable Carlos Kleiber en digne fils de son père,  Erich, lui-même chef d’orchestre et sublime mozartien (entre autres…). La 5ème dévoile fureur, puissance mais aussi élégance racée, dans la courbe des cordes, dans l’éclat serti des cuivres. A 44-46 ans, Carlos Kleiber nous laisse pantois face à une telle direction suractive et jamais gratuite ni démonstrative. Il semble avoir profondément recueilli l’enjeu de chaque phrase musicale, investi leur sens profond, évaluer ce qui pèse ici dans l’existence d’une vie terrestre. Tout cela à partir de ce qu’il obtient des musiciens viennois : un modèle d’articulation énergique, de clarté et de précision lumineuses. Ce qui étonne et donc captive, c’est que l’apparent équilibre ne cache pas le surgissement de gouffres latents, l’ombre sous la perfection formelle et l’énoncé expressif : Dyonisos / Apollon à la fois comme il est souligné dans la notice explicitant le choix des bandes ici regroupées. Mais c’est aussi une immense tendresse nostalgique qui se déploie (second mouvement).
Auparavant en 1962, avec le Berliner, par exemple Karajan enregistrait pour sa part cette 5ème  » du destin » : d’emblée la carrure martiale, l’esprit de grandeur qui emprunte à l’épopée s’enrichit d’une gravité presque inquiète, creusant des tempi ralentis, d’une ombre et d’un panache tout autant superlatifs (où jaillit le timbre de la clarinette, de la flûte, du hautbois avec une attention scintillante et millimétrée aux timbres instrumentaux). Karajan contrôle tout, canalise vers un but fédérateur ; à l’inverse, Kleiber encourage l’essor du flux, le déploiement organique de la forme, cultivant l’effet de croissance immédiate…
L’humanité, la tendresse, la décontraction, la naturel (à force de travail acharné sur le texte musical) se dévoilent plus encore dans le troisième mouvement où la mise en place rythmique égale évidemment celle de son père (le grand modèle auquel il se comparait avec inquiétude sans jamais avoir le sentiment d’en être digne, car Erich douta toujours des capacités réelles de son fils) : le dernier Allegro se fait feu scintillant : il semble que le chef en transe tient dans ses mains la flamme magicienne et la transmet aux musiciens.
La 7ème, fait valoir les mêmes qualités de chef organique et démiurge mais aussi sa faculté de ciseler le détail, emportant le flux dans un lyrisme échevelé et radical (cordes superbement sollicitées dans leur fin de phrases), d’un esprit aérien et dansant : la transe dyonisiaque s’y déverse avec un talent frénétique, généreux, irrésistible. Kleiber fait entendre les coups rageurs d’une mécanique orchestrale gonflée à bloc, d’une certitude conquérante à la tension juvénile.
Le chef encore plus convaincant que dans le 5è, parvient à exprimer la sauvagerie primaire, la pulsion sacrale et primitive, l’élan vital dont l’énergie organise et structure le discours et l’équilibre de la forme à mesure que les instruments crépitent et palpitent d’un seul coeur.
Kleiber, génie de la baguette

kleiber-carlos-400-chef-baguette-maestroCe Vivace dansant, trépidant frappe par sa franchise, sa jubilation dans l’instant : un sommet de la direction du chef qui fut si tiraillé par le doute et handicapé par une autocritique de plus en plus envahissante au point de le rendre imprévisible quant à ses engagements et ses projets d’enregistrements alors qu’il était l’un des chefs les plus adulés, célébrés au monde. Le sentiment de désolation tragique et de destruction totale d’abandon et de retraite inéluctable qui habite tout le mouvement 2 (Allegretto) est lui aussi bouleversant. Et le Presto touche par sa cohérence sonore, son élégance tendue, son feu primitif, prélude à l’énergie rien que purement dyonisiaque du mouvement final (Allegro con brio) qui tout entier est hymne trépidant d’une furieuse vitalité. Du flux le plus incontrôlable et comme jaillissant de sa source, Kleiber fait une extase et une transe orchestrale : une telle expérience partagée par le chef et les instrumentistes relèvent du prodige ni plus ni moins. Ce témoignage de 1976 demeure l’accomplissement le plus révélateur de l’énigme Kleiber : la capacité de dépassement visionnaire du maestro se fait jour ici. Il semble que l’oeuvre naît et croit spontanément au moment où les musiciens jouent pour la prise. Saisissante esthétique, d’une croissance immédiate, irrépressible totalement miraculeuse.

Rossinienne, facétieuse la Symphonie de Schubert  n°3 captive tout autant par l’imaginaire sans limites que Kleiber inspire à ses troupes : en 1978, le geste semble encore plus sûr, d’une culture sans bornes, d’un appétit d’extase sonore décuplé. Quel panache dès le début de l’Adagio maestoso et quand jaillit le motif « très lever de rideau » de l’Allegro con brio (énoncé à la clarinette). Là encore la transe expressive, la richesse hagogique étonnanent versatile dont est capable le chef fait feu de tout bois : la partition crépite, scintille sous sa baguette. Le chef joue de ce jeu purement formel, qui sait recycler et transformer ici toute une tradition symphonique viennoise, héritière en particulier de Haydn dont Schubert, à la rythmique beethovénienne aussi, poursuit la vélocité élégante et la finesse légère mais d’une rare subtilité d’intonation.
Dans la 8ème, Kleiber trouve les couleurs d’un vrai paysage nocturne, grandiose, d’une profonde et mystérieuse activité. Les deux mouvements de la D 759 s’immergent directement dans la tendresse vénéneuse de ce romantisme noir qui fascine tant chez Schubert : la qualité sonore, les couleurs spécifiques (bois et cordes) comme des chants grimaçants et sardoniques, alternant avec le balancement et l’abandon  sont ici d’un magistral accomplissement. On y perçoit l’exceptionnel orfèvre des climats souterrains, des flux énigmatiques, le réalisateur hors pair et hors normes qui fait jaillir et l’ombre de la grande faucheuse dans une transe à la fois noble et ciselée, d’une élocution instrumentale sans pareille. A n’en pas douter aux côtés de la 7ème de Beethoven – son incandescence dyonisiaque, voici un sommet bouleversant de la direction de Carlos Kleiber, celui ci deux ans après en 1978 (Musikverein de Vienne). C’est une chevauchée en un pays dévasté et apocalyptique énoncé en un geste d’une claire et rayonnante solennité tel l’accomplissement d’un rite immémoriel. Kleiber offre au Schubert symphonique une invention visionnaire qui ouvre très large les perspectives investies… préfigurant dans cette conception dramatique flamboyante, par sa démesure lugubre et prenante, les Berlioz et les Wagner à venir. Rien de moins. Alors que le Schubert chambriste par ses lieder et ses partitions de musique de chambre s’imposent à peine, Kleiber semble avoir compris avant tout le monde, le génie et la préscience symphonique du Schubert romantique. L‘Andante con moto exprime comme le regret rétrospectif des paysages traversés dans le mouvement initial. Même dans son inachèvement, l’Inachevée pose un jalon dans la conscience symphonique du romantisme : une œuvre atypique et inclassable qui annonce tous les univers à venir.  La profondeur et la justesse de Kleiber se révèlent confondantes de finesse, de suggestion, de subtilité poétique.

kleiber-carlos-maestro-genie-de-la-baguette-400La Quatrième de Brahms succède à ses enregistrements Beethovénien et Schubertiens propres aux années 1970. En 1980, Kleiber s’attaque ainsi à l’enregistrement de la Symphonie n°4 (1885) au moment où il vient de triompher à Covent Garden dans Otello de Verdi et s’apprête à enregistrer Tristan und Isolde de Wagner à Dresde. Les années 1980 sont celles de la célébration planétaire se concluant entre autres avec la direction du Concert du Nouvel An à Vienne en 1989 : immense triomphe médiatique pour celui qui est particulièrement recherché, contemporain d’un Karajan avec lequel il partage la vedette et les meilleures ventes alors de Deutsche Grammophon.
La tempête qui sévit dans le massif brahmsien annonce Dvorak ; le bouillonnement intérieur qu’y exprime Brahms, reflète une âme tourmentée en proie aux pires inquiétudes, aux failles ouvertes que compensent de rares pauses, accalmies pourtant salvatrices d’une infinie tendresse… On y retrouve malgré le classicisme affiché de Johannes, ce poison romantique, malédiction jamais écartée qui fonde le mystère brahmsien et le rapproche de son « pire ennemi », … Wagner. L’activité féconde en lien avec son hypersensiblité, prodiguée par Kleiber éclaire chaque recoin de la pensée brahmsienne dans une houle orchestrale qui emporte et par son flux rayonnant, les mouvements internes de sa structure comme le fini exemplaire de chaque micro cellule. L’ivresse dyonisiaque que permet le chef transforme notre propre compréhension de la Symphonie dont il fait une lutte intérieure, âpre, mordante, parfois grimaçante en tout cas hautement tragique (premier mouvement : Allegro non troppo).
Le mystère s’épaissit encore dans l’appel du cor magnifique à l’énoncé épique et légendaire du cor initial dans le mouvement 2 (Andante moderato) : formulation déjà dvorakienne là encore (les deux hommes étaient liés), mais à laquelle Kleiber apporte l’aura d’une tendresse mélancolique et sombre, tendre et presque désespérée aussi que la cantilène aux violoncelles masque à peine, relançant même l’étoffe d’une blessure secrète.
L’âpreté manifeste dans le choral qui ouvre le dernier Allegro (energico e passionato) confirme le geste et la vision de Kleiber à l’endroit de Brahms : il en délaisse l’élégance épaisse et souvent ailleurs sirupeuse pour l’expression la plus franche de la passion, jusqu’à la crispation mais investie de l’intérieur, avec des éclats d’une tendresse sombre incomparable (l’éloquence de la clarinette, de la flûte au dessus de la brume des cordes).  Tout cela montre l’intelligence avec laquelle Kleiber empoigne cet ultime mouvement de plus de 9 mn, en forme de vaste chaconne (comme la passacaille du finale des Variations d’après Haydn). Inspiré par l’opus 98, le chef semble peu à peu distiller l’essence du tragique brahmsien à force de décantation et d’étapes successives dans le cheminement alchimique, d’alambic en éprouvette jusqu’à la conclusion à couper le souffle : la musique est bien sous sa conduite une sublimation, passant de métamorphoses en états de consience progressifs. En plus des 3 cd audio, Deutsche Grammophon ajoute un 4è apport le blu ray audio qui regroupe l’ensemble de ce t héritage inestimable dans une qualité sonore optimale.

Carlos Kleiber : génie de la baguettePour conclure, les 5 Symphonies enregistrées ici soulignent la direction naturelle et jaillissante de Kleiber à force de travail et de perfectionnisme. Mais cultivée, intelligent, charmeur, Kleiber savait tout obtenir de ses musiciens… Kleiber le magnifique, le sublime, le génial se dévoile ici dans sa démesure disciplinée, produisant un son, une énergie, une fluidité jamais égalée avant lui (et quel raffinement pour ses 2 concerts du Nouvel an à Vienne en 1989 et 1991, devenant de fait le plus grand chef de la planète après la mort de Karajan) : de sorte qu’au moment du concert, la musique semble se créer à mesure de son écoute. Une ivresse sensorielle irrésistible qui rétablit ce que doit être un concert symphonique : un choc, une sublimation, un dépassement collectif entraînant musiciens et public grâce au feu charismatique du chef. Et quel chef dans le cas de Carlos qui commença sous couvert de son pseudonyme Karl Keller, humble et laborieux répétiteur dans les théâtres d’opéras (Postdam, Stuttgart,… avant que Vienne ne lui fasse les yeux doux). Carlos attendit la mort de son père, immense maestro lui aussi, antinazi et humaniste engagé, en 1956 pour voler de ses propres ailes et oser être un chef réputé, reconnu, célébré. Les doutes du père auront toujours égratigné une confiance déjà fragile. Kleiber doute, cherche, travaille constamment. L’hyperactivité raffinée des Symphonie beethovéniennes au caractère dansant pulsionnel, la jubilation tour à tour facétieuse et juvénile de la Symphonie n°3 et Schubert et le portique spectaculaire et profond voire lugubre de la 8è, complètent le torrent passionnel de la 4è de Brahms. Jamais un chef n’aura été aussi loin avec un orchestre dans l’art de servir et d’exprimer les enjeux formels et esthétiques voire philosophiques des partitions ici réunies.

4793187_Kleiber_Vinyl-vinyle version Set_PackshotCarlos Kleiber (1930-2004) : Complete Orchestral Recordings on Deutsche Grammophon (intégrale des enregistrements pour orchestre réalisés par Deutsche Grammophon). Beethoven : Symphonies n°5 opus 67. Symphony n°7 opus 92, Schubert : Symphonie n°3 D200, Symphonie n°8 D759 « inachevée ». Brahms : Symphonie n°4  opus 98. 3 cd Deutsche Grammophon  (3cd + Blu ray audio (incluant outre l’ensemble des Symphonies réunies, plusieurs témoignages et commentaires sur les enregistrements réalisés par Carlos Kleiber). 1974-1980. EAN: 0028947926870, 07.07.2014. La notice est documentée et richement illustrée. Le coffret Kleiber version vinyle est publié le 18 août 2014 (illustration ci dessus).

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