BADEN BADEN, festival de Pâques 2018. Récital Elina Garanca

Elina GarancaARTE, Dim 1er avril 2018, 17h55. Récital ELINA GARANCA. La mezzo lettone, incandescente et féline, qui vient d’éblouir Bastille dans le personnage de la princesse Eboli dans Don Carlos de Verdi (version française), malgré la mise en scène théâtreuse conceptuelle et plutôt froide de Warlikowski, propose à Baden Baden pour le festival de Pâques 2018, un concert avec orchestre – qui est aussi le dernier du chef Simon Rattle, comme directeur musical du Berliner Philharmoniker (après 16 années de service). La diva blonde, yeux de glace d’azur éthéré, mais chant flamboyant, de braise, Elīna Garanča chante lieder de jeunesse de braise, et mélodies avec orchestre de Ravel (« Asie, Asie… » chante la voix prophétique et déclamatoire dans « Shéhérazade », premier volet du cycle de trois poèmes avec La Flûte enchantée et L’Indifférent)… Ravel imagine au début un opéra féerique et oriental, dont la volupté asiatique se rapproche du Pelléas, énigmatique et hallucinatoire, de Debussy (1902). Il compose d’abord l’ouverture dès 1898, puis abandonne l’idée d’un opéra, préfère choisir 3 poèmes du Symboliste wagnérien, Tristan Klingsor, finalement mis en musique par un orchestre somptueusement raffiné en 1903. Le cycle est créé le 17 mai 1904 : c’est un sommet de l’écriture scintillante, miroitante, profondément onirique, presque surréaliste d’un Ravel, séduit par la tentation extrême-orientale.

Texte du premier poème Shéhérazade : « Asie, Asie »…

« Asie, Asie, Asie,
Vieux pays merveilleux des contes de nourrice,
Où dort la fantaisie
Comme une impératrice
En sa forêt tout emplie de mystères,
Asie,
Je voudrais m’en aller avec ma goélette
Qui se berce ce soir dans le port,
Mystérieuse et solitaire,
Et qui déploie enfin ses voiles violettes
Comme un immense oiseau de nuit dans le ciel d’or.

Je voudrais m’en aller vers les îles de fleurs
En écoutant chanter la mer perverse
Sur un vieux rythme ensorceleur ;
Je voudrais voir Damas et les villes de Perse
Avec les minarets légers dans l’air ;…

Le programme aborde à l’époque du peintre Art nouveau, Klimt, l’esthétique nouvelle au début du XXè, associant donc Berg, Ravel, et le premier Stravinsky, encore classique et furieusement narratif, dans l’esprit sensuel et fantastique de Rimsky : celui de Petrouchka (version révisée plus tardive de 1947).

Au programme :

Richard Strauss
Don Juan – poème symphonique op. 20

Alban Berg
Sieben frühe Lieder für Stimme und Orchester
7 lieder pour voix et orchestre

***

Maurice Ravel
Shéhérazade (Trois Poèmes) pour voix et orchestre

Igor Strawinsky
Pétrouchka (version de 1947)

 

 

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arte_logo_2013Dimanche 1er avril 2018, 17h55. Concert symphonique et lyrique. Elina Garanca, mezzo. Berliner Philh. / Simon Rattle — Festival de Pâques de Baden Baden 2018. 2h. INFOS sur le site du festival de Baden Baden 2018 / Concert Elina Garanca et Simon Rattle / représentation du 25 avril 2018, à 18h :
https://www.festspielhaus.de/fr/representation/elina-garana-sir-simon-rattle-25-03-2018-1800/

 

 

 

Présentation du concert par le Festival Baden Baden 2018 :
simon-rattle1Caviar, champagne, amant pauvre, mari riche, bref : le strict nécessaire.
Dans l’Art nouveau, l’art et le luxe se donnaient la main. C’était l’époque où le peintre Gustav Klimt utilisait de l’or pour le fond de ses portraits d’épouses d’industriels. Les Klimt de la musique, ce sont entre autres Alban Berg et Maurice Ravel : tous deux ont imaginé des sonorités qui étincellent comme des diamants – et si ce n’est pas pour des épouses de luxe, c’est en tout cas pour des voix de luxe. Voilà qui nous amène à Elīna Garanča, dont le mezzo si expressif semble être fait pour ces prudentes plongées dans les sentiments humains. Par exemple dans les âmes sensibles de ces Viennoises ou de ces Parisiennes qui étaient jadis prises de migraines lorsque soudain un sac de riz se renversait en Chine („Asie ! Asie“ soupire la Shéhérazade de Ravel).

 

ALLER PLUS LOIN

 

On a souvent regretté que le cycle soit aujourd’hui surtout chanté par des sopranos et donc comme ici à Baden Baden, une mezzo ; Ravel qui destinait probablement son cycle pour voix d’homme, – baryton plutôt que ténor, jouait aux côtés de la richesse multiple et équivoque du texte, sur les références homoérotiques des vers des deux derniers poèmes, allusion à sa propre sexualité. Quoiqu’il en soit, chanté par voix de femmes ou plus rarement d’hommes, le cycle ravélien touche par son sens magistral de la couleur, de la déclamation fine et ciselé, naturelle et libre à la fois,… vrai défi pour tous les chanteurs qui doivent être diseurs. D’autant plus délicat dans le cas de chanteurs non francophones,… comme c’est le cas de la délicieuse et suave mezzo Elina Garanca.

 

 

TEXTE des 3 poèmes de Tristan Klingsor choisi par Ravel en 1903 :

Asie

« Asie, Asie, Asie,
Vieux pays merveilleux des contes de nourrice,
Où dort la fantaisie
Comme une impératrice
En sa forêt tout emplie de mystères,
Asie,
Je voudrais m’en aller avec ma goélette
Qui se berce ce soir dans le port,
Mystérieuse et solitaire,
Et qui déploie enfin ses voiles violettes
Comme un immense oiseau de nuit dans le ciel d’or.

Je voudrais m’en aller vers les îles de fleurs
En écoutant chanter la mer perverse
Sur un vieux rythme ensorceleur ;
Je voudrais voir Damas et les villes de Perse
Avec les minarets légers dans l’air ;
Je voudrais voir de beaux turbans de soie
Sur des visages noirs aux dents claires ;
Je voudrais voir des yeux sombres d’amour
Et des prunelles brillantes de joie
En des peaux jaunes comme des oranges ;
Je voudrais voir des vêtements de velours
Et des habits à longue franges ;
Je voudrais voir des calumets entre des bouches
Tout entourées de barbes blanches ;
Je voudrais voir d’âpres marchands aux regards louches,
Et des cadis et des vizirs
Qui du seul mouvement de leur doigt qui se penche
Accordent vie ou mort au gré de leur désir.

Je voudrais voir la Perse et l’Inde et puis la Chine,
Les mandarins ventrus sous les ombrelles,
Et les princesses aux mains fines
et les lettrés qui se querellent
sur la poésie et sur la beauté ;

Je voudrais m’attarder au palais enchanté
Et comme un voyageur étranger
Contempler à loisir des paysages peints
Sur des étoffes en des cadres de sapin
Avec un personnage au milieu d’un verger ;

Je voudrais voir des assassins souriant
Du bourreau qui coupe un cou d’innocent
Avec un grand sabre courbé d’Orient ;
Je voudrais voir des pauvres et des reines ;
Je voudrais voir des roses et du sang ;
Je voudrais voir mourir d’amour ou bien de haine,
Et puis, m’en revenir plus tard
Narrer mon aventure aux curieux de rêves,
En élevant comme Sinbad ma vieille tasse arabe
De temps en temps jusqu’à mes lèvres
Pour interrompre le conte avec art… »

La Flûte enchantée

« L’ombre est douce et mon maître dort,
Coiffé d’un bonnet conique de soie
Et son long nez jaune en sa barbe blanche.
Mais moi, je suis éveillée encore.
Et j’écoute au dehors
Une chanson de flûte où s’épanche,
Tour à tour la tristesse ou la joie,
Un air tour à tour langoureux ou frivole,
Que mon amoureux chéri joue,
Et quand je m’approche de la croisée,
Il me semble que chaque note s’envole
De la flûte vers ma joue
Comme un mystérieux baiser. »

L’Indifférent

«  Tes yeux sont doux comme ceux d’une fille
Jeune étranger,
Et la courbe fine
De ton beau visage de duvet ombragé
Est plus séduisante encore de ligne.
Ta lèvre chante
Sur le pas de ma porte
Une langue inconnue et charmante
Comme une musique fausse ;
Entre ! et que mon vin te réconforte…
Mais non, tu passes
Et de mon seuil je te vois t’éloigner
Me faisant un dernier geste avec grâce
Et la hanche légèrement ployée
Par ta démarche féminine et lasse. »

 

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