mardi 23 juillet 2024

Angers. Le Quai, le 25 avril 2012. Puccini: La Bohème. Grazia Doronzio, Armando Noguera, Julie Fuchs… Marc Shanahan, direction. Stephen Langridge, mise en scène

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Dans une mise en scène qui sait varier les décors jusqu’à une impressionnante vue aérienne pour le dernier tableau, celle des combles parisiens où s’affirment la misère et l’impuissance, saluons la cohérence du plateau vocal. Tous les chanteurs sont ici jeunes, ardents, souvent très intenses, du début à la fin, en évidente complicité: en cela la sélection vocale respecte le profil des personnages dessinés par Henri Murger dans son roman source (Scènes de la vie de bohème): jeunes artistes démunis, vivant au jour le jour, en une sorte d’auberge espagnole avant l’heure…


Bohème juste et juvénile

Le tableau chez Momus que le metteur en scène transforme en vaste scène de Noël dans un grand magasin (le jeu collectif s’y montre épatant) regroupe outre sa parfaite tenue d’ensemble, de véritables individualités, dramatiques autant que vocales; comme à son habitude, Jean-Paul Davois, directeur général d’ANO (Angers Nantes Opéra) affûte un regard critique et ne sélectionne une production que si elle est d’abord juste théâtralement; quand s’ajoute à ce défi visuel, l’accord de vrais acteurs chanteurs, le résultat surclasse bien des spectacles à l’affiche ailleurs, en particulier sur les scènes parisiennes (mais avec des moyens sans commune mesure, preuve étant faite qu’en dehors de Paris, existe et se maintient, une excellence lyrique qui honore l’affectation des subventions publiques). Cette Bohème confirme la justesse d’une ligne artistique dont nous apprenons saison après saison les subtilités et la rare cohérence. D’ailleurs, la nouvelle saison d’ANO 2012-2013 sera dévoilée ce 25 mai et confirme derechef, une programmation parmi les plus audacieuses et captivantes de l’Hexagone.

Dans cette Bohème en provenance des Pays Bas (créée en mai 2011 et restée jusqu’à maintenant inédite en France), le jeu scénique est magistralement préservé grâce à l’engagement général des chanteurs (comme des choristes: rappelons que le choeur d’Angers Nantes Opéra dirigé par l’excellente Sandrine Abello fait un travail interprétatif remarquable de production en production, cherchant spécifiquement à satisfaire la caractérisation des personnages et des situations pour chaque spectacle… voir à ce titre notre reportage dédié à la récente production d’Orphée et Eurydice de Gluck, version Berlioz, dans la mise en scène de Emmanuelle Bastet dont le Choeur nantais et angevin suivait avec une implication permanente les moindres nuances et indications… mars 2012: « feuilleton vidéo Orphée et Eurydice de Gluck, nouvelle production d’ANO, Angers Nantes Opéra).

Ici, s’invitent la vaillance juvénile, le jeu très fouillé de certains caractères (le peintre Marcello du baryton déjà célébré à juste titre -entre autres dans la production du Rape of Lucrezia Le viol de Lucrèce de Britten présentée en janvier 2011)-, Armando Noguera: sont délectables, en particulier le timbre égal, la vitalité du portrait psychologique, les atermoiements du jeune amoureux épris de la belle Musetta (silhouette physique irrésistible de Julie Fuchs); le baryton incarne la proie dépassée / possédée par un amour chaotique et déroutant…

Même déroute passionnelle qui brûle et consume finalement, l’autre couple en miroir, celui du peintre Rodolfo et de la couturière si fragile, Lucia dit Mimi: le plus tendre des couples amoureux du théâtre Puccinien atteint sur la scène angevine du Quai, de superbes moments en particulier à la Barrière d’Enfer, devenue ce lieu sordide: à la fois sortie de boîte et aire à poubelles… la misère se fait scène tragique d’un lyrisme irrésistible; le ténor Scott Piper, jusque là en manque de justesse et de phrasés, opère alors un revirement étonnant aux côtés d’un Mimi venue rompre mais qui se montre finalement attendrie et plus amoureuse que jamais quand son compagnon avoue que s’il la repousse, c’est par peur de la perdre totalement… les deux amants rabibochés se quitteront alors au printemps prochain… rupture reportée, nouveaux serments … Mimi profite de la voix petite mais toujours très juste de la soprano italienne Grazia Doronzio: jeu sobre (option gagnante quand beaucoup de ses consoeurs s’agissant de l’esthétique vériste, en font des tonnes…), voix idéalement projetée, style sincère et percutant, avec, cerise sur le gâteau, une attention à l’articulation linguistique que certains de ses partenaires ne partagent pas avec la même fluidité.

Il revient au chef Marc Shanahan des accents somptueux, dramatiquement musclés et fins (la barrière d’enfer est la plus réussie: le chef porte ce lyrisme éperdu où Mimi rejoint de purs accents si proches de l’incandescente et tragique Butterfly…). Le chef nourrit la tension sans l’épaissir, jouant constamment sur l’éloquence des couleurs, le chambrisme articulé du chant; il réussit en cela un remarquable travail dans l’équilibre voix/plateau: aucun doute, ce tableau hivernal (3è tableau), contrastant par son dénuement glaçant et lugubre même, avec la scène de cohue délirante et tapageuse du Quartier latin qui précède, est le sommet de la production: accord rare entre les personnages, fusion des voix avec un orchestre idéalement projeté, couleurs affinées et tension coulante … le Puccini psychologue et aussi paysagiste, capable de formidables atmosphères musicales, paraît ici en poète « impressionniste »; une telle approche contredit opportunément ce préjugé vériste tenace qui colle à Puccini et tend lui ôter toute nuance et subtilité. Superbe production. Encore 2 dates à Nantes (Théâtre Graslin) pour applaudir la dernière production événement de la saison 11-12 d’ANO, Angers Nantes Opéra: les 4 et 6 mai 2012 (Cité des Congrès).

Angers. Le Quai, 25 avril 2012. Puccini: La Bohème (Turin, Teatro Regio, le 1er février 1896). Production créée au Pays Bas (Enschede, mai 2011). Inédite en France. Prochaines représentations à Nantes, Théâtre Graslin, les 4 et 6 mai 2012.
Avec Grazia Doronzio (Mimi), Scott Piper (Rodolfo), Armando Noguera (Marcello), Julie Fuchs (Musetta), Gordon Bintner (Colline), Igor Gnidii (Schaunard), … Choeur d’Angers Nantes Opéra, Maîtrise de la Perverie de Nantes. Orchestre national des Pays de La Loire. Marc Shanahan, direction. Stephen Langridge, mise en scène.

Puccini
La Bohème, 1896

Illustrations: © Jeff Rabillon Angers Nantes Opéra 2012
1. Vue aérienne pour le tableau dernier
2. Julie Fuchs en Musetta épatante
3. Marcello et Mimi (Armando Noguera et Grazia Doronzio)
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