dimanche 18 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. OPÉRA GRAND AVIGNON, le 16 oct 2026. VERDI : Aida (nouvelle production) : Frédéric Roels / Débora Waldman

A lire aussi
image_pdfTélécharger (.pdf)

PRÉALABLES… En début de spectacle, un mot du directeur des lieux, Frédéric ROELS (qui réalise aussi la mise en scène), avertissant que la mezzo Marie Gautrot (dans le rôle d’Amneris) ne pourra probablement pas chanter à pleine voix la totalité de sa partie. Puis parole est donnée aux équipes artistiques, administratives et techniques de l’Opéra Grand Avignon, représentées en nombre sur la scène… Malaise général, conditions de travail dégradées motivent une grève officialisée le soir même. Aux craintes des spectateurs venus en nombre pour cette première, le personnel confirme que le spectacle sera bien assuré… à quelques aménagements près dont l’absence de rideau rouge au moment des changements de décors. En réalité, à vue, les dits changements ont enrichi l’expérience de la soirée, dévoilant tout ce qui se passe hors cadre, normalement à l’abri des regards.

 

En dépit de ces éléments inattendus, la nouvelle production d’Aida est bien une réussite indiscutable. La première partie assure l’exposition et la mise en place des personnages : un Radames amoureux [Eduardo Aladrén], d’abord instable aux aigus courts, à la justesse défaillante. Puis une Amneris [Marie Gautrot donc] certes parfois confidentielle – empêchement vocal annoncé (parfois couverte par l’orchestre en fosse), mais toujours juste dans le rôle de la méchante jalouse, aux accents parfaitement éruptifs et barbares. Surtout dans le rôle-titre, une Aida somptueuse [Claire de Monteil], puissante et veloutée, aux aigus clairs et sonores dont la tendresse éclaire la sensibilité amoureuse et, aspect souvent sacrifié ailleurs, sa relation au père, complexe, éperdue, totale, bouleversante [comme souvent chez Verdi] … Ce qui la conduit à trahir celui qu’elle aime sous la pression paternelle comme on le verra en seconde partie [acte III].

 

Esthétique, intimiste…
Frédéric Roels signe une mise en scène crépusculaire et épurée

Économie et élégance sont les principales qualités de la mise en scène : le directeur des lieux signe sa seconde lecture d’un opéra de Verdi [après Luisa Miller]. Il aborde aussi un passionnant portrait de femme, qui s’inscrit en accord avec la thématique de cette nouvelle saison intitulée « Captives« . Contrainte, oppressée, enfermée… AIDA illustre parfaitement la thématique, accréditant la longue tradition des héroïnes romantiques, essentiellement asservies, sacrificielles. Aida, esclave éthiopienne à la cour de Pharaon, ne déroge pas à la règle,… Bien qu’aimée du Général Radamès, la princesse [fille d’Amonasro] est manipulée, exploitée et de fait sacrifiée au nom du devoir et de l’ordre paternel [très efficace David Vardan]. Tout cela est parfaitement explicité dans le spectacle où l’on se régale aussi de la contribution des danseurs du corps de Ballet de l’Opéra Avignonais.
D’abord 6 danseuses pour la célébration d’Isis : ronde souple et incarnée ; puis le Corps de Ballet au grand complet au moment du retour de guerre de Radames : Martin Harriague, directeur de la danse, signe alors une danse objectivement pacifiste, soulignant sans ambiguïté les morts sacrifiés (guerriers et population mêlés) : de fait, le grand défilé de la victoire que l’on nous sert habituellement comme une démonstration de puissance avec trompettes, est une dénonciation assumée des morts et de toutes les victimes massacrés sur les champs de bataille (y compris Radamès qui de général ; enfin les 6 danseurs investissent le plateau pour illustrer visuellement la force du désir érotique d’Amneris, dont le corps et la figure sont tour à tour caressés par chacun des danseurs…. Autant de mouvements justes qui soulignent sa dévorante frustration. En outre, dans le grand tableau du retour de Radames puis quand sont exposés les captifs éthiopiens, les spectateurs sont d’autant plus immergés dans la séquence que les trompettes sont placés au premier balcon parmi le public : superbe effet de spatialisation et grand moment de théâtre également.

Tout cela fait mouche et rétablit la place de la danse dans un ouvrage qui réserve ainsi de remarquables tableaux au carrefour des disciplines.

Dans la fosse, Debora Waldman réalise une direction précise et musclée, nerveuse et de plus en plus attendrie, veillant toujours au fond introspectif des airs solos et des duos ; assurant de la même façon, la violence du destin qui frappe le couple Radames / Aida, en particulier à travers les cuivres, trop perçants au début [cors], mieux équilibrés au fur et à mesure de la soirée. La cohésion du spectacle confirme également l’excellence des chœurs composés pour l’occasion (Chœur de l’Opéra Grand Avignon et Chœur de l’Opéra national Montpellier Occitanie), incroyable de maîtrise de bout en bout, ce quel que soit le tableau convoqué : prêtresses d’Isis, chœur en liesse, captifs éthiopiens, prêtres de Ptah… ils réalisent pleinement le souffle épique et la présence de l’Histoire égyptienne comme arrière plan du drame.

 

Huis clos étouffant

La seconde partie gagne en crédibilité et cohérence grâce à un ténor plus assuré ; surtout comme prises et portées dans l’urgence tragique qui se déploie et piège chacun des protagonistes, les deux personnages féminins, impeccables de justesse comme de relief psychologique ; Aida manipulée sacrifiée par le père ; Amneris dépossédée de celui qu’elle aime et qu’elle devait épouser [Radames] mais bien possédée par la haine.

Frédéric Roels souligne avec subtilité et esthétisme ce tunnel crépusculaire qui finit par ensevelir les protagonistes. Finis défilés spectaculaires et incantations sacrées… le metteur en scène montre combien dans les dernières scènes Verdi cisèle son huis clos en interrogeant l’impuissance de chacun.
Cet approfondissement comme un effet de loupe psychique s’exprime en particulier dans la fosse ou séduisent plasticité et nuances des musiciens sous la conduite de l’excellente cheffe, dont la très fine sensibilité aux couleurs émotionnelles se révèle superlative : clarinette pour Radames, hautbois pour Aida… La caractérisation et la souplesse, l’expressivité et la fusion équilibrée avec chaque soliste se révèlent captivantes, soulignant combien sous le prétexte de la grande fresque à Memphis au Nouvel Empire, Aida est essentiellement un opéra psychologique. Ce qui accrédite d’autant plus les qualités de la mise en scène dont l’épure est l’emblème significatif. Dans cet abîme tragique, le spectateur mesure pour Aida, ce qui lui coûte de trahir Radames, au nom de l’obéissance au père ; pour Amneris, la perte de toute raison sous l’effet d’une jalousie destructrice et impérieuse qui la mène à la folie.
Objet central du dispositif visuel, un immense galet minéral, monolithe semi taillé dont la forme prismatique conserve sa minéralité primitive et suggère aussi une référence à la maîtrise des arts sculptés de l’Égypte pharaonique.

Très esthétique, suggérant une Égypte esquissée mais bien présente, soulignant la trajectoire ténébreuse et noire de l’action, la mise en scène du directeur des lieux éclaire comme rarement la puissance théâtrale du drame, le fil tragique qui ensevelit le couple principal. Incontournable.

 

___________________________________
AIDA de VERDI à l’Opéra Grand Avignon / nouvelle production (Frédéric Roels, mise en scène) – Encore 2 dates, cet après midi, dimanche 18 octobre 2026, 15h, puis mardi 20 octobre 2026, 20h – Toutes les infos sur le site de l’Opéra Grand Avignon : https://www.operagrandavignon.fr/aida

 

 

 

 

LIRE aussi notre présentation la nouvelle production d’AIDA à l’OPÉRA GRAND AVIGNON : https://www.classiquenews.com/opera-grand-avignon-verdi-aida-16-18-20-oct-2026-debora-waldman-frederic-roels-nouvelle-production/
Superbe ouverture de sa nouvelle saison 2026-2027 : l’Opéra Grand Avignon affiche AIDA de Verdi, qui donc tout en convoquant la fresque antique, et ses tableaux collectifs, reste un huis-clos bouleversant, où s’exacerbent et se consument des solitudes désirantes. Sous la baguette de l’excellente cheffe : Débora Waldman, familière des lieux, toutes les équipes artistiques de l’Opéra grand Avignon sont sollicitées : Choeur, Orchestre, Ballet… de surcroît dans la mise en scène du directeur des lieux : Frédéric Roels qui ainsi poursuit un questionnement captivant sur la femme à l’opéra. L’esclave Aida, captive à la Cour….

 

 

LIRE aussi notre présentation de la nouvelle saison 2026-2027 de l’Opéra Grand Avignon : https://www.classiquenews.com/opera-grand-avignon-nouvelle-saison-2026-2027-les-200-ans-de-lopera-aida-promethee-malandain-ballet-biarritz-la-fille-du-regiment-annick-massis-le-vili/

Pour sa saison 2026/2027, l’Opéra Grand Avignon placé sous la direction de Frédéric Roels déploie un projet artistique d’une ampleur remarquable. Intitulée « Captives », cette saison place les figures féminines au cœur d’une réflexion sur l’enfermement, la liberté et la puissance libératrice du chant. Avec 142 levers de rideaux et 12 productions lyriques et chorégraphiques, la maison avignonnaise confirme son rôle de vaisseau amiral de la pluridisciplinarité, entre grandes œuvres du répertoire, créations, opéras participatifs et rendez-vous jeune public.

 

____________________________________________

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

OPÉRA ROYAL DE VERSAILLES. MOZART : Don Giovanni, les 7, 8, 11, 14 et 15 novembre 2026. Gaétan Jarry / Marshall Pynkoski

Don Giovanni, dramma giocoso commandé par l’Opéra de Prague immédiatement après le succès des Noces, est une œuvre clé, le sommet...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img