mercredi 30 septembre 2026

CRITIQUE, opéra. BRESCIA, Teatro Grande, le 25 septembre 2026. BRITTEN : Death in Venice. T. Spence, D. Sedgwick, D. Pastore… Rodula Gaitanou / Daniel Smith

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Jean-François Lattarico
Jean-François Lattarico
Professeur de littérature et civilisation italiennes à l’Université Lyon 3 Jean Moulin. Spécialiste de littérature, de rhétorique et de l’opéra des 17 e et 18 e siècles. Il a publié de Busenello l’édition de ses livrets, Delle ore ociose/Les fruits de l’oisiveté (Paris, Garnier, 2016), et plus récemment un ouvrage sur les animaux à l’opéra (Le chant des bêtes. Essai sur l’animalité à l’opéra, Paris, Garnier, 2019), ainsi qu’une épopée héroïco-comique, La Pangolinéide ou les métamorphoses de Covid (Paris, Van Dieren Editeur, 2020. Il prépare actuellement un ouvrage sur l’opéra vénitien.
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Une entrée fracassante au répertoire du Teatro Grande de Brescia du dernier opéra de Benjamin Britten. Une réussite exemplaire, de la direction électrisante de Daniel Smith, à la distribution superlative, et à la mise en scène ingénieuse et poétique de Radula Gaitanou.

 

Le superbe écrin du Teatro Grande de Brescia, sans doute l’un des plus beaux théâtres d’Italie, donne le départ de cette magnifique production qui fera le tour des théâtres lombards (Pavie, Crémone, Côme), réunis en consortium, et de l’Émilie-Romagne (Reggio, Ravenne). Si les productions du dernier chef-d’œuvre de Britten se multiplient depuis quelques années (la production lyonnaise de 2009 fut un choc), on ne peut pas dire que Death in Venice ait atteint la popularité de Billy Budd, de Peter Grimes ou de A Midsummer Night’s Dream. Très fidèle à la nouvelle de Thomas Mann, l’opéra apparaît bien comme le testament spirituel et la synthèse de l’art du compositeur. Le livret, intelligemment concocté par Mary Myfanwuy Piper, introduit deux principales nouveautés d’une grande efficacité dramatique : le pentathlon qui clôt le premier acte et le personnage d’Apollon qui illustre, avec son double Dionysos, les doutes philosophiques d’Aschenbach, tiraillé entre la beauté platonique et les plaisirs de la chair.

 

 

La mise en scène ingénieuse et poétique de Rodula Gaitanou offre une lecture fidèle sans être purement illustrative de la nouvelle de Mann ou du film de Visconti (qui faisait d’Aschenbach un compositeur et non un écrivain). La metteuse en scène grecque parvient surtout à traduire merveilleusement les atmosphères et surtout les états d’âme du protagoniste, fluctuants à l’image des tableaux de Venise si poétiquement rendus par les vidéos de Dick Straker qui reproduisent tour à tour les eaux de la lagune, les colonnes trilobées des palais vénitiens ou les ponts enjambant un canal, mais aussi la chambre de l’écrivain ou la plage du Lido. Les costumes raffinés de Takis, qui assure également les décors minimalistes mais non moins éloquents, nous renvoie à la Venise de l’époque de Thomas Mann (complets couleur crème, maillots de bain rayés ou robes élégantes des clientes de l’hôtel). Car il ne s’agit pas seulement d’évoquer ou de représenter une Venise de carte postale, mais bien plutôt de transcrire scéniquement, visuellement, la perception qu’Aschenbach exprime poétiquement et musicalement. La structure en deux actes – Britten avait initialement prévu son opéra d’un seul tenant – est le reflet symbolique de la dualité intrinsèquement liée à Venise, coincée entre l’Orient et l’Occident, entre l’Apollinien et le Dionysiaque, entre sa beauté légendaire et son irrémédiable déclin, entre la vie (celle qu’illustrent les jeux insouciants de Tadzio et des autres éphèbes sur la plage) et la mort (inoculée par le choléra qui n’ose dire son nom). La dualité est aussi présente dans le contraste entre l’intimité d’Aschenbach, souvent seul, perdu dans ses réflexions, au milieu de l’immensité de la scène, et la dimension grandiose de certains tableaux, comme celui de l’office religieux à Saint-Marc, dont le « Kyrie Eleison » est ponctué par de tonitruants sons de cloche. Et sans doute que la dualité est le mieux résumée par le distique du poète August von Platen que Mann avait placé en exergue de sa nouvelle : « Wer die Schönheit angeschaut mit Augen / Ist dem Tode schon anheimgegeben » (« Qui observe de ses yeux la beauté / Est déjà à la mort destiné »). Tout est d’une fluidité remarquable dans cette mise en scène, dans les changements presque imperceptibles des lieux et des ambiances, comme dans l’impeccable direction d’acteurs chez qui, au-delà des danses fascinantes, dont la gestuelle désarticulée a un capiteux souvenir expressionniste (formidable travail de Mattia Agatiello), tout semble être chorégraphié, des gestes d’Aschenbach à ceux du barbier, en passant par ceux plus spectaculaires des musiciens ambulants.

 

 

Au sein d’une distribution d’une grande homogénéité, il faut louer la prestation miraculeuse de Toby Spence dans le rôle écrasant d’Aschenbach. Le ténor britannique stupéfie par son aisance à varier les mille nuances vocales qu’exige son personnage, du « parler en chantant » au lyrisme le plus élégiaque et le plus pathétique, grâce à un ambitus vocal dont l’étendue ne cesse d’impressionner. Non moins spectaculaire est l’interprétation du baryton Dominic Sedgwick, dont l’immense talent lui permet de différencier avec une maestria stupéfiante les sept rôles que Britten lui a confiés, aussi distincts que le voyageur, le barbier, l’intendant de l’hôtel, le vieux gondolier ou le chef des musiciens ambulants : une même unité vocale pour une voix constamment métamorphosée. Du grand art. Dans le rôle d’Apollon, tout d’or vêtu, le contre-ténor Danilo Pastore enchaîne les performances avec la même excellence, après les Nozze di Teti de Cavalli à Crémone en juillet, et Il pomo d’oro de Cesti à Innsbruck en août. Dans ce rôle ô combien symbolique ajouté pour l’opéra, qui n’est pourtant pas d’une grande difficulté vocale, Pastore allie la beauté d’un timbre riche en harmoniques et qui a gagné en épaisseur, à une présence scénique tout en retenue. Les autres rôles secondaires, tous impeccables, ne méritent que des éloges. Une mention spéciale pour les danseurs et les chœurs admirablement préparés par Diego Maccagnoli.

À la tête de l’orchestre I pomeriggi musicali, le chef Daniel Smith dirige avec une précision métronomique, attentif aux moindres inflexions d’une partition toujours surprenante, foisonnante, assurant avec naturel l’équilibre des pupitres, tout en alternant, avec une égale assurance, les moments d’une puissance tellurique et les pianissimi à peine susurrés. Une réussite magistrale et une soirée à marquer d’une pierre blanche.

 

 

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CRITIQUE, opéra. BRESCIA, Teatro Grande, le 25 septembre 2026. BRITTEN : Death in Venice. T. Spence, D. Sedgwick, D. Pastore… Rodula Gaitanou / Daniel Smith. Crédit photo (c) New Reporter Favretti

 

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