Une nouvelle fois cet été, le Festival des Arènes de Vérone ont présenté Nabucco, œuvre fondamentale dans la production de Giuseppe Verdi, puisqu’elle révéla le compositeur au grand public et ouvrit une nouvelle étape dans l’histoire du mélodrame italien. Le livret, écrit par Temistocle Solera, s’inspire principalement de plusieurs livres de la Bible — les Livres des Rois, de Jérémie, des Lamentations et de Daniel —, même si sa source littéraire directe fut le drame français Nabuchodonosor, d’Auguste Anicet-Bourgeois et Francis Cornu. Créé à la Scala de Milan en 1842, l’ouvrage raconte l’histoire des Hébreux soumis et déportés par le roi babylonien Nabuchodonosor. Toutefois, le public italien de l’époque vit dans les Hébreux exilés une image de l’Italie elle-même, divisée et soumise à des puissances étrangères, et fit de son célèbre chœur « Va, pensiero » le symbole du désir de liberté et d’unité nationale. Résolument romantique et représentatif du premier Verdi, Nabucco demeure étroitement lié à la tradition belcantiste.
Pour cette reprise, le Festival italien a fait appel à la production scénique polémique entièrement signée par le metteur en scène italien Stefano Poda, qui, depuis sa création en 2025, n’a cessé de susciter débats et controverses. Aussi éblouissante que déroutante, la proposition dépouille l’opéra d’une grande partie de son contenu historique et, sans modifier la dramaturgie, le conçoit comme un vaste conflit de forces opposées évoluant dans un univers visuel autonome. La mise en scène, divertissante et futuriste, davantage proche d’un spectacle de science-fiction que d’un opéra de Verdi, propose une scène inclinée aux géométries monumentales, dominée par un long escalier central sur lequel se lit l’inscription latine « Forsan et haec olim meminisse iuvabit » (« Peut-être qu’un jour il nous sera agréable de nous souvenir de ces choses »), citation de l’Énéide de Virgile ; un sablier transparent suspendu au-dessus de la scène, sur lequel est inscrit le mot « Vanitas », symbole de la fugacité de l’existence et du passage inexorable du temps ; ainsi que deux grandes demi-sphères lumineuses représentant des particules qui s’attirent et se repoussent.
Sur scène, quelque 500 personnes, parfaitement chorégraphiées et soumises à des mouvements ritualisés et disciplinés, se déplacent constamment dans des costumes futuristes, au milieu d’une impressionnante débauche d’effets spéciaux comprenant des jeux de lumière, des explosions, des rayons laser, etc. Si les deux camps sont parfaitement différenciés par les costumes — marron pour les Hébreux et bleu pour les Babyloniens —, les protagonistes finissent par se dissoudre dans les masses, si bien que ni les relations qui ne les unissent ni la personnalité de chacun des personnages n’acquièrent suffisamment de relief théâtral. Mais surtout, le mouvement incessant de la proposition finit par devenir épuisant et par phagocyter la musique du génie de Busseto. Une proposition à prendre ou à laisser : ce qui constitue pour certains une vision intellectualisée de l’essence de l’opéra n’est pour d’autres rien moins qu’un véritable massacre de l’un des titres les plus emblématiques du répertoire verdien.
Heureusement, le consensus fut bien plus large en ce qui concerne la dimension musicale. À la tête de l’Orchestre du festival, le chef italien Sebastiano Rolli a accompli un travail mémorable et a constitué l’un des piliers essentiels du succès de la représentation. Maîtrisant parfaitement la partition verdienne, il proposa une lecture musicale pleine d’énergie et de précision, parfaitement concertée et d’un style soigné. Superbe prestation également du chœur maison, placé sous la direction de l’expérimenté Roberto Gabbiani, protagoniste d’une soirée glorieuse et qui mérita pleinement une part importante des ovations finales.
Sur le plan vocal, la distribution répondit avec un niveau de qualité exceptionnel. Dans le rôle-titre, le jeune et prometteur baryton sud-coréen Youngjun Park, grand habitué du festival, fit montre d’une voix fraîche, généreuse, étendue et d’une séduisante couleur, qu’il conduisit avec des moyens techniques très maîtrisés, même si l’on ne put lui reprocher qu’un chant quelque peu dépourvu de caractère et de poids dramatique. Dans le rôle de sa fille illégitime Abigaille, l’excellente soprano italienne Marta Torbidoni remporta un triomphe mérité grâce à des moyens vocaux prodigieux : une voix robuste, un médium consistant, des graves solides et des aigus fermes, lumineux et bien projetés. Son aria « Anch’iodischiuso un giorno… », riche en nuances et en demi-voix, puis sa cabalette « Salgo già del tronoaurato… », chantée avec une fureur implacable, des agilités maîtrisées et des aigus assurés, offrirent deux des meilleurs moments vocaux de la soirée. Sur le plan strictement interprétatif, elle se montra très investie dans la composition de son personnage, auquel elle conféra une grande variété de ressources expressives.
De son côté, Alexander Vinogradov mit au service de Zaccaria une voix de basse au timbre sombre, bien projetée et aux accents nobles, à la hauteur de l’autorité qu’exige le chef religieux des Hébreux. Bien qu’il ne dispose pas d’un véritable air de bravoure, le ténor italien Francesco Meli parvint à tirer le meilleur parti de sa partie à chacune de ses interventions. Pris entre l’amour et le conflit opposant deux peuples, son Ismaele acquit un relief particulier grâce à une voix d’une grande beauté de timbre, une ligne de chant impeccable et un phrasé d’« Altri tempi », élégant, noble et d’une exquise musicalité. Très convaincante, la mezzo-soprano allemande Anna Werle offrit une Fenena au timbre chaleureux et rond, dont elle sut tirer le meilleur parti dans sa prière finale « Oh, dischiuso è il firmamento… », s’attirant ainsi les faveurs du public. Les rôles secondaires d’Anna, d’Abdallo, du soldat babylonien, et du Grand Prêtre de Baal furent assurés avec beaucoup de métier par Elisabetta Zizzo, Matteo Macchioni et Gabriele Sagona, respectivement.
Les saluts finaux se révélèrent bien maigres et peu enthousiastes de la part d’un public qui sembla bien peu sensible à une distribution que nombre des grandes maisons d’opéra de premier plan pourraient pourtant lui envier…
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CRITIQUE, festival. 103e Festival des Arènes de Vérone, le 8 août 2026. VERDI : Nabucco. Y. Park, M. Torbidoni, A. Vinogradov, F. Meli… Stefano PODA / Sebastiano ROLLI. Crédit photographique (c) Droits réservés






