mardi 22 septembre 2026

CRITIQUE, danse. LYON, 20ème Biennale de la Danse (Maison de la Danse), le 11 septembre 2023. « Ukiyo-e » par Sidi Larbi Cherkaoui et le Ballet du Grand Théâtre de Genève

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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C’est une question qui nous habite tous, en silence, presque chaque jour : comment garder le cap quand les repères s’effacent ? Si chacun y répond à sa manière, Sidi Larbi Cherkaoui propose, avec Ukiyo-e, une piste résolument collective. Pour sa première création à la tête du Ballet du Grand Théâtre de Genève, le chorégraphe belge puise dans l’esthétique des estampes japonaises, ce fameux « monde flottant », pour livrer une œuvre d’une formidable densité. Donnée deux jours après le spectacle d’ouverture (« Mycellium » par Christos Papadopoulos) de la 20e Biennale de la Danse de Lyon, la pièce a immédiatement capté notre attention par son ambition autant que par sa maîtrise.

 

Le plateau dévoile un univers visuel renversant : des structures d’escaliers mouvants, gigantesques et légèrement inquiétants, se déplacent, se segmentent, se recomposent sans fin. Ces architectures instables, qui évoquent tour à tour des échafaudages urbains ou des rêves géométriques, imposent aux interprètes une relation au corps et à l’espace d’une exigence folle. On y voit des danseurs gravir des pentes abruptes, s’y agripper, s’y effondrer ou au contraire s’y élever avec une grâce désarmante : un décor qui est à la fois l’adversaire, le partenaire, le miroir d’un monde où tout bouge, où rien ne se fixe.

Face à ce labyrinthe en perpétuel mouvement, les 22 danseurs du Ballet du Grand-Théâtre de Genève déploient une palette gestuelle éblouissante. Le langage chorégraphique de Sidi Larbi Cherkaoui, fidèle à sa réputation, mêle avec une fluidité hypnotique des influences multiples – lignes épurées de la danse contemporaine, ondulations du hip-hop, rigueur presque martiale des arts martiaux, et cette organicité si particulière qui fait sa signature. Chaque corps semble chercher son équilibre, non pas seul, mais dans le rapport à l’autre : on s’attire, on se retient, on se porte, on se lâche. Cette dynamique de groupe, tantôt solidaire, tantôt chaotique, dessine en creux une réflexion puissante sur ce qui nous relie quand tout nous sépare.

 

 

La bande-son, elle, ajoute une couche d’émotion vertigineuse. Les cordes – violon, alto, violoncelle – tissent une trame lyrique et vibrante, tandis que les percussions électroniques et les instruments traditionnels japonais, comme le shinobue ou le kokyu, injectent une énergie tantôt méditative, tantôt presque tribale. Ce dialogue entre l’acoustique et le numérique, entre l’Orient et l’Occident, entre le souffle et le rythme, colle à la peau des danseurs et amplifie chaque geste. Les lumières, jouant avec subtilité sur les ombres portées et les transparences, achèvent de plonger la salle dans une atmosphère à la fois fragile et grandiose.

Mais ce qui frappe le plus, au-delà de la prouesse technique, c’est l’incroyable respiration de l’ensemble. La pièce alterne des moments d’une douceur presque contemplative – un corps suspendu dans le vide, un duo d’une lenteur infinie – et des explosions collectives d’une énergie brute, où les 22 interprètes semblent pris dans une fièvre commune. On y sent battre un cœur humain, avec ses abîmes et ses élans, ses doutes et ses sursauts. Le « monde flottant » n’est pas ici un refuge nostalgique, mais un terrain d’action : on ne dérive pas, on lutte, on s’adapte, on invente.

En refermant cette soirée, on emporte avec soi une sensation étrange : celle d’avoir assisté à un acte de résistance joyeuse. Sidi Larbi Cherkaoui nous rappelle que l’incertitude n’est pas une fatalité, mais une matière à danser. Et avec cette troupe époustouflante de générosité et de précision, il transforme l’angoisse en poésie, le chaos en partition, la chute en élan. Ukiyo-e est pas un ouvrage qui vous prend, vous bouscule, vous soulève. Et l’on en sort, irrésistiblement, plus vivant…

 

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CRITIQUE, danse. LYON, 20ème Biennale de la Danse (Maison de la Danse), le 11 septembre 2023. « Ukiyo-e » par Sidi Larbi Cherkaoui et le Ballet du Grand Théâtre de Genève. Crédit photographique (c) Grégory Batardon

 

 

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