Quelle soirée que cette représentation donnée par le Nederlands Dans Theater (I) au Théâtre de la Ville ! La compagnie néerlandaise, couronnée l’été dernier par le Prix de la Critique, a une nouvelle fois confirmé son statut d’incontournable du paysage chorégraphique européen, nous offrant un programme d’une intensité et d’une beauté inouïes. Il mêlait Solo Echo de Crystal Pite et la création Ties Unseen de Christos Papadopoulos. Une soirée qui a tenu toutes ses promesses et qui restera gravée dans les mémoires.
Crystal Pite nous a offert avec Solo Echo une œuvre d’une perfection hivernale, où la beauté se teinte d’une profonde mélancolie. Inspirée par le poème Lines for Winter de Mark Strand et portée par les Sonates pour violoncelle et piano de Johannes Brahms, la pièce explore le temps qui passe, les pertes inévitables et l’acceptation. Comme le suggérait déjà un critique, c’est une œuvre qui semble intemporelle. La scène, plongée dans une pénombre élégante, est traversée par un rideau de neige tombant en silence. Ce décor d’une épure saisissante est le théâtre d’une chorégraphie d’une fluidité exceptionnelle. Pite, fidèle à son style, privilégie ici les duos, où les corps s’entrelacent avec une maîtrise stupéfiante, créant un dialogue corporel d’une grande richesse. La vitesse et la précision des danseurs sont telles que la complexité des mouvements semble devenir une seconde nature, comme le soulignait une analyse à propos de la pièce. Mais c’est dans la seconde partie que la puissance émotionnelle de l’œuvre éclate vraiment : les danseurs, unis en un collectif vibrant, esquissent une série de tableaux saisissants qui évoquent le soutien, l’abandon et la perte. Chaque danseur qui s’efface du groupe apparaît comme une métaphore de la disparition des êtres chers, ou même de nos propres traits de jeunesse. Le final, imprégné d’une tristesse ineffable, voit un homme s’allonger sur le sol, seul, tandis que la neige continue de tomber, laissant le public dans un silence empreint de recueillement.
Christos Papadopoulos, avec sa nouvelle création Ties Unseen, a proposé une expérience chorégraphique tout aussi marquante. S’il est difficile d’en décrire précisément la trame, tant elle joue sur l’abstraction et la puissance visuelle, on retient une œuvre qui travaille la notion de nuance avec une force inouïe. Là où Pite se nourrit du romantisme de Brahms, Papadopoulos utilise la musique de Jeph Vanger pour créer un univers plus mystérieux, presque hypnotique. Sa gestique, précise et répétitive, semble explorer des liens invisibles, des connexions et des tensions qui naissent entre les corps. Les interprètes du Nederlands dans Theater, portés par une énergie dynamique exceptionnelle, insufflent à cette chorégraphie une vie et une intensité qui captivent l’attention de la première à la dernière seconde. Qu’ils soient portés par le lyrisme poignant de Pite ou les défis plus abstraits de Papadopoulos, ils se livrent corps et âme, avec une maîtrise et une sincérité bouleversantes. La fluidité, la rapidité, la connexion quasi télépathique qui les unit sont un spectacle en soi.
_________________________________________
CRITIQUE, danse. PARIS, Théâtre de la ville, le 23 octobre 2024. « Solo echo » de Crystal Pite et « Ties Unseen » de Christos Papadoupoulos par le Nederlands Dans Theater. Crédit photographique © Rahi Rezvani





