mardi 3 novembre 2026

CRITIQUE, danse. 76e FESTIVAL D’AVIGNON, Cour d’Honneur du Palais des Papes, le 19 juillet 2022. « Futur proche » par Jan MARTENS

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Il fallait tout l’audace de Jan Martens pour investir la grandiose Cour d’honneur du Palais des Papes avec une troupe de vingt interprètes et un clavecin comme seul vaisseau amiral. Pièce marquante, Futur proche est une expérience physique, presque charnelle, qui restera comme l’un des moments forts du 76e festival d’Avignon.

 

Sur scène, un long banc de bois traverse l’immense plateau. Sur ce fil tendu entre passé et futur, quinze danseurs de l’Opera Ballet Vlaanderen et deux enfants sont assis, dans une attente suspendue, comme une humanité au bord du précipice. Puis la claveciniste polonaise Goska Isphording s’installe et fait jaillir de son instrument des notes métalliques, presque futuristes, qui libèrent les corps. Ce n’est plus un clavecin baroque, mais une machine à explorer le temps. La danse qui s’ensuit est une démonstration de force rythmique : les danseurs, vêtus de tenues bigarrées et décontractées, se lèvent, tourbillonnent, se scindent et se recomposent en une spirale envoûtante. Martens, fasciné par la vélocité percussive de l’instrument, crée une chorégraphie d’une précision diabolique, où chaque mouvement répond à une note, où le groupe entier se fait orchestre.

Mais sous cette beauté formelle, qui rappelle les œuvres géométriques de Lucinda Childs ou d‘Anne Teresa De Keersmaeker, gronde une urgence politique et écologique. Le spectacle, conçu en pleine pandémie, dialogue avec l’actualité la plus brûlante : le réchauffement climatique, l’immobilisme des sociétés. Les phrases projetées sur les murs de pierre – pronostics d’un autre siècle – résonnent comme des avertissements. On passe d’une humanité en mouvement, pleine de foi en l’avenir, à une humanité qui se confronte à son propre reflet.

 

 

Un moment d’une intensité rare survient lorsqu’une caméra, posée au sol, filme les danseurs en direct. Leurs corps, projetés en géants sur le mur médiéval, deviennent des icônes vulnérables. Leur danse, face à l’objectif, est celle de papillons attirés par une lumière mortifère, une métaphore saisissante de notre narcissisme contemporain. Plus tard, alors que la nuit semble tomber sur le plateau, les interprètes démontent le banc et se livrent à un rituel de purification dans une bassine d’eau, une scène d’une lenteur cérémonielle qui évoque à la fois un bain baptismal et les images d’un monde noyé. Ici, la danse se fait prière, interrogation silencieuse sur notre capacité à nous laver de nos erreurs.

Jan Martens signe avec Futur proche une œuvre chorale magistrale. Loin des codes académiques du ballet, il offre à ses interprètes une véritable présence, une liberté de mouvement qui émeut autant qu’elle impressionne. Ici, les danseurs sont de réels acteurs de notre destin commun. Le final, où des corps émergeant de l’obscurité se redressent et avancent vers le public, est un message d’espoir fragile mais indéniable. La fête est finie, la frénésie retombe, mais la question demeure, lancée comme un défi : et après ? Futur proche n’est pas une prophétie, c’est un formidable coup de poing poétique qui nous oblige à nous lever et à nous réinventer.

 

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CRITIQUE, danse. 76e FESTIVAL D’AVIGNON, Cour d’Honneur du Palais des Papes, le 19 juillet 2022. « Futur proche » par Jan MARTENS. Crédit photographique (c) Christophe Raynaud de Lage

 

 

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