Quelle soirée ! Le Théâtre Antique de Vaison-la-Romaine, écrin de pierre millénaire au coeur de la Provence, a vécu un véritable choc chorégraphique. Pour le bouquet final de la 25e édition de « Vaison Danses », un anniversaire placé sous le signe de la résilience et de la joie retrouvée après une année blanche, c’est le génial chorégraphe Angelin Preljocaj qui avait été convié (en voisin !). Et il a offert à un public venu en nombre, conquis et émerveillé, sa dernière création d’une incroyable puissance : « Gravité ».
Preljocaj, fasciné depuis toujours par les notions de poids, de vitesse et de masse, orchestre une véritable réflexion sur cette force invisible qui nous relie à la terre. Mais son génie est de transformer cette contrainte physique en une source d’émotion et de beauté pure. La scène s’ouvre sur une image saisissante : des corps agglutinés, comme surgis d’un magma primordial, qui semblent lutter pour se libérer des abysses. C’est une promesse de transcendance qui est faite au spectateur, une invitation à un voyage où les corps défient l’apesanteur avec une grâce inouïe.
La pièce est un kaléidoscope de tableaux où se répondent l’ombre et la lumière, le noir et le blanc – magnifiquement soulignés par les costumes sobres et élégants d’Igor Chapurin et la lumière sculpturale d’Éric Soyer –, le féminin et le masculin, l’Orient et l’Occident. On y perçoit des clins d’œil malicieux, comme ces danseuses repoussant leurs partenaires d’une simple hanche, tout comme on est saisi par des moments de grâce collective, notamment sur les cordes enchanteresses d’un concerto de Bach, où la joie de vivre des interprètes est communicative. La technique, elle, est époustouflante – on retiendra cette image irrésistible des danseurs tournant leurs mains à une allure vertigineuse – mais elle est toujours au service de l’émotion et de l’intelligence du public.
Cette « Gravité » est aussi un formidable manifeste de la force collective. Les treize interprètes – six danseurs et sept danseuses – sont d’une maîtrise et d’une virtuosité exceptionnelles. Leur énergie commune, leur engagement total insufflent au spectacle une vie palpitante, qui culmine dans un final d’anthologie. Sur le rythme obsédant du Boléro de Ravel, les danseurs se rassemblent en un cœur vivant qui s’ouvre et se referme, avant de s’étendre, allongés, tels des astres retombant sur la terre, ponctuant une réflexion profonde sur la solitude face au destin. C’est dans cette dernière image, où une danseuse en blanc tente de se dresser vers le ciel étoilé, que l’on mesure toute la poésie et l’espérance que Preljocaj a su insuffler à son œuvre.
Ce spectacle fut le point d’orgue éclatant d’une édition anniversaire qui avait réuni des compagnies prestigieuses, du Béjart Ballet Lausanne aux jongleries de la Cie XY. Mais c’est bien « Gravité » qui laissera une empreinte indélébile dans les mémoires. Jamais la magie du lieu antique n’avait si bien résonné avec une œuvre aussi vaste, aussi humaine. Devant les 3000 spectateurs du Théâtre Antique, les applaudissements nourris furent le plus beau des témoignages pour cette clôture qui restera sans nul doute comme l’un des plus grands succès du festival provençal !…
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CRITIQUE, festival. VAISON-LA-ROMAINE, 25ème Festival « Vaison Danses » (Théâtre Antique), le 28 juillet 2021. « Gravité » par Angelin PRELJOCAJ. Crédit photo. Jean-Claude Carbonne





