jeudi 22 octobre 2026

CRITIQUE, festival. 75e FESTIVAL D’AVIGNON, Cours d’Honneur du Palais des Papes, le 21 juillet 2021. « Sonoma » par Marcos MORAU

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Le 75e Festival d’Avignon a abrité, en ce 21 juillet, une soirée de grâce, dans la sublime Cour d’honneur du Palais des Papes. Sous une pleine lune complice, le chorégraphe espagnol Marcos Morau a offert avec Sonoma une expérience spectaculaire qui restera comme l’un des grands moments de cette nouvelle édition de la manifestation provençale. Le public, venu en  ombre et debout, a ovationné longtemps ces neuf danseuses venues de Barcelone avec le collectif La Veronal.

 

Surgies de l’obscurité comme des figurines échappées d’une mystérieuse boîte à musique, les interprètes glissent sur le plateau, leurs longues jupes frôlant le sol, leurs corps désarticulés évoluant avec une précision fascinante. Leur gestuelle, à la fois héritée du folklore aragonais et résolument contemporaine, convoque l’ombre tutélaire de Luis Buñuel, dont Morau revendique haut et fort l’inspiration.

Le titre Sonoma, néologisme forgé par le chorégraphe, mêle le grec soma (le corps) et le latin sonum (le son) : tout un programme ! Car ici, le corps devient langage et la voix se fait matière. Les neuf interprètes ne se contentent pas de danser : elles psalmodient des Béatitudes revisitées, poussent des cris primitifs, halètent, soufflent. Leurs corps sont des tambours, leurs voix sont des percussions. La musique de Juan Cristobal Saavedra tisse un dialogue envoûtant entre traditions espagnoles et sons électroniques, sur lequel flotte, comme une élégante virgule, une citation du Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy.

 

 

La scénographie, sobre mais d’une efficacité redoutable, magnifie ce dialogue entre archaïsme et modernité. Au centre du plateau, une imposante croix de bois échouée comme une épave, que les danseuses enserrent de leurs cordages. Plus tard, des ombres géantes dansent sur les hauts murs du Palais, un incendie virtuel embrase une fenêtre, des jeux de lumières créent des tableaux d’une beauté saisissante. La palette en noir et blanc des costumes de Silvia Delagneau, tantôt robes de poupées traditionnelles, tantôt tenues virginales aux coupes impeccables, constitue l’un des ravissements visuels de la pièce.

Mais Sonoma est aussi un spectacle d’une incroyable violence douce, une célébration de la résistance féminine. Ces neuf femmes, tour à tour poupées mécaniques, sorcières, guerrières ou jeunes filles en fleurs, déploient une énergie viscérale, une puissance animale qui subjugue. Leurs corps se tordent, se fractionnent, se répondent dans une chorégraphie millimétrée qui n’exclut ni l’émotion ni l’humour, comme en témoignent ces deux vieilles femmes aux grosses têtes de papier mâché ou cet inquiétant géant sans tête perdu sur le plateau. La dernière séquence, cathartique, restera gravée dans les mémoires : face au public, armées de grands tambours, les neuf danseuses martèlent un rythme effréné. Un cri puissant, primal, libérateur. Un appel à la vie qui résonne longtemps après que le rideau est tombé.

Avec Sonoma, Marcos Morau nous ensorcelle et nous emporte. Dans le décor grandiose de la Cour d’honneur, sa danse, fragile et puissante à la fois, a trouvé un écrin à sa démesure. Un moment de pur bonheur chorégraphique qui confirme le chorégraphe espagnol comme l’une des voix les plus singulières et les plus vibrantes de la danse contemporaine.

 

 

 

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CRITIQUE, festival. 75ème FESTIVAL D’AVIGNON, Cours d’Honneur du Palais des Papes, le 21 juillet 2021. « Sonoma » par Marcos MORAU. Crédit photographique (c) Christophe Raynaud de Lage

 

 

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