De retour sur la scène qui l’avait consacrée en 2017 dans Rigoletto, la jeune soprano américaine Nadine Sierra, formée sous l’égide de la légendaire Marilyn Horne et aujourd’hui sollicitée sur les plus grandes scènes internationales, devait initialement incarner le rôle-titre de Traviata, ce samedi 4 juillet, lors de cette même édition 2026 des Chorégies d’Orange. Les péripéties institutionnelles des Chorégies, ayant entraîné le remplacement de la mise en scène par une version de concert (qui a provoqué elle-même la démission du directeur artistique, Jean-Louis Grinda), ont finalement conduit la soprano à se retirer du projet, laissant la place à sa consoeur Jessica Pratt pour incarner Violetta. Mais la venue de la star n’a pas été annulée pour autant, et s’est magnifiquement transformée en un récital intimiste, accompagné par l’excellent pianiste Bryan Wagorn, véritable partenaire artistique avec lequel elle partage une évidente et intense complicité.
Dès son entrée en scène, dans une robe de mousseline blanche lui donnant des airs de Belle du Sud, Nadine Sierra a littéralement pris possession des lieux. Ce fut le début d’une soirée où virtuosité et générosité se sont donné rendez-vous. Le premier air d’ouverture fut fulgurante avec l’air de Juliette dans l’opéra éponyme de Gounod, « Je veux vivre ». La soprano a magnifiquement rendu l’ivresse juvénile du personnage, offrant des aigus étincelants et une articulation du texte français d’une netteté remarquable. Un détail piquant a ajouté à la grâce du moment : les cris perçants des martinets, volant en piqué sur le plateau, ont accompagné la prestation. Loin de se laisser distraire, la chanteuse s’est amusée de cette situation, désignant ces hôtes ailés comme des rivaux vocaux, dans un éclat de rire qui a ravi le public. Dans « Chi il bel sogno di Doretta » tiré de La Rondine de Puccini, la voix de Sierra a déployé toute sa morbidezza, offrant des aigus successifs d’une qualité de projection impressionnant.
Le programme se poursuivit avec un air français magnifiquement ciselé, le sublime air « Depuis le jour » extrait de Louise de Gustave Charpentier où la poésie du verbe et l’intelligence dramatique de l’interprète ont transcendé l’air : les mots « Je suis heureuse ! » ou « Et je tremble délicieusement… » résonnaient avec une vérité bouleversante. L’Intermezzo de Manon Lescaut au piano a offert un moment de grâce instrumentale, avant que l’air du poison de Roméo et Juliette, « Dieu ! Quel frisson court dans mes veines ! », n’offre un moment d’intensité dramatique rare. Dans ce monologue où l’héroïne de Gounod, saisie d’effroi et de vertige, contemple la fiole fatale, Nadine Sierra a déployé une palette expressive confondante. D’abord murmurée, presque effrayée, la voix s’est progressivement enflammée, les aigus se parant d’un éclat fiévreux tandis que le piano de Bryan Wagorn tissait autour d’elle une toile sonore oppressante. La soprano a magnifiquement rendu ce mélange unique de terreur et d’exaltation mystique, chaque note portée par un souffle d’une maîtrise absolue. Le crescendo vers l’élan final « Amour, ranime mon courage ! » fut un véritable coup de théâtre vocal, la voix se faisant tour à tour suppliante, résolue, puis presque extatique, avant de s’éteindre dans un pianissimo déchirant qui a suspendu le souffle des 2500 spectateurs présents. Un instant de pur frisson, où l’art de la cantatrice a atteint des sommets de vérité dramatique et de beauté sonore.
Après l’entracte, la soprano, vêtue d’une robe lamée, a abordé le répertoire du Bel Canto romantique, celui qui l’a propulsée au sommet de la hiérarchie lyrique. L’air de Norina du Don Pasquale de Donizetti « Quel guardo il cavaliere… So anch’io la virtù magica » fut un pur délice : le regard mutin, la complicité avec le piano, le corps épousant la musique, tout était expression. Le Nocturne op.27 n°2 de Chopin, interprété avec émotion et maestria par Wagorn, fit la transition vers une seconde partie où le chant se fit prière, avec « Care compagne » tiré de La Sonnambula – et surtout « Regnava nel silenzio » extrait de Lucia di Lammermoor, où la poésie du phrasé et l’évocation de la folie naissante ont donné le frisson. Mais le moment de grâce suprême, celui qui a littéralement fait basculer la soirée dans une dimension d’émotion pure, survint lorsque la soprano, après s’être excusée en quelques mots touchants de ne pas chanter le « Casta diva » (dans Norma de Bellini) initialement prévu, se tourna vers son pianiste et entama l’air du premier acte de La Traviata, « Ah, fors’è lui che l’anima ». Dès les premières notes, le public retint son souffle. On savait Nadine Sierra virtuose, on la savait lumineuse, mais on ne l’attendait pas si bouleversante dans ce rôle qu’elle n’aura finalement pas l’occasion d’incarner sur cette scène. Ce fut une lecture d’une intimité confondante. Loin de toute démonstration gratuite, la soprano s’est glissée dans la peau de Violetta avec une pudeur et une sincérité désarmantes. Le récitatif « E strano ! » fut murmuré comme une confidence, chaque syllabe pesée, chaque silence habité. Lorsque vint l’aveu « A quell’amor, quell’amor ch’è palpito », la voix se fit voilée, presque fragile, comme si la courtisane découvrait pour la première fois la possibilité d’un sentiment pur. Le pianissimo sur « morir » fut d’une beauté à fendre l’âme, un souffle suspendu au-dessus du Théâtre antique muet de contemplation. Et puis vint la cabalette, « Sempre libera ». Ce fut le retour de la flamme, de la virtuosité éclatante, mais avec une différence essentielle : Sierra n’a jamais fait de cette liberté une simple fête de la technique. Elle y a mis une urgence, une fièvre presque douloureuse, comme si Violetta se forçait à croire à cette insouciance pour mieux fuir l’émotion qui la terrifie. Les aigus fusèrent, éclatants, précis, portés par un souffle inépuisable, tandis que ses yeux, brillants d’une lueur presque fébrile, parcouraient les gradins comme pour y chercher une échappatoire. Le contre-ut final, tenu avec une autorité souveraine, fut salué par une ovation qui n’en finissait plus. Ce n’était plus une cantatrice que l’on applaudissait, c’était une tragédienne qui venait de livrer une leçon d’art lyrique !…
Devant le triomphe debout des 2500 spectateurs, Nadine Sierra, dans un geste de générosité totale, a offert quatre bis. Après avoir enlevé ses hauts talons inconfortables, en les balançant littéralement derrière son dos tant elle n’en pouvait plus d’en souffrir (rire général !), elle s’est installée à côté de son pianiste pour délivrer le célèbre canzona napolitaone « O sole mio », interprété comme véritable feu d’artifice, suivi d’un « Summertime » sensuel à souhait, et d’un « Mio Babbino Caro » de Puccini aussi tendre que poignant. Le clou de cette ultime partie non officielle fut « I could have danced all night » extrait de My Fair Lady de Loewe, interprété avec un swing dévastateur qui a transformé la diva en entertainer de Broadway !
Une telle générosité, un tel sans-faute vocal et artistique font de Nadine Sierra une véritable Diva dans le plus beau sens du terme. Sa voix solaire, sa technique infaillible et sa joie communicative ont fait de cette soirée un moment d’anthologie, qui restera dans les annales des Chorégies d’Orange.
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CRITIQUE, festival. CHOREGIES D’ORANGE, Théâtre Antique, le 27 juin 2026. Récital de Nadine SIERRA (accompagnée au piano par Bryan Wagorn). Crédit photographique (c) Philippe Gromelle







