Une fin de saison décevante, à l’Opéra national de Lyon, avec cette nouvelle production du Couronnement de Poppée de Claudio Monteverdi (ré)-orchestré par Philippe Boesmans. Si dans l’ensemble les chanteurs de la Pépinière Opéra ne déméritent pas, cette production est constellée de situations plus absurdes les unes que les autres qui, au lieu de rendre hommage à l’œuvre, la desservent et la trahissent.
La tentation d’orchestrer les partitions baroques lacunaires du XVIIe siècle ne manquent pas, comme en témoigne la version de Henze du Retour d’Ulysse. Certains compositeurs vont même plus loin, avec une réussite paradoxalement bien plus grande, comme le fit Alexander Goehr en 1995 qui composa toute la musique perdue de l’Arianna autour de son célèbre lamento. La proposition de Philippe Boesmans, commande de Gérard Mortier créée au Teatro Real Madrid en 2012 n’apporte pas grand-chose et noie le discours des personnages dans un maëlstrom sans queue ni tête qui ne fonctionne que, paradoxalement, quand l’orchestre laisse le texte respirer et se contente de le soutenir… comme le fit Monteverdi. Mais il faut arrêter de croire que les partitions sont lacunaires par choix esthétique. Les partitions conservées ne sont pas des documents de travail et le matériel d’orchestre distribué aux musiciens n’avait pas vocation à être conservé. Bien plus grave est le massacre du livret et l’incohérence de la dramaturgie. Si on peut admettre la suppression de certains personnages (qui contredit toutefois le propos de combler soi-disant des lacunes), on ne comprend pas pourquoi Sénèque réapparaît après sa mort, ni ce que vient faire Éros, personnage muet qui gravite en permanence autour de tous les personnages et qui fait double emploi avec Amour, personnage essentiel, absurdement supprimé lors de la tentative de meurtre de Poppée, dont les deux airs magnifiques sont réduits à leur brève ritournelle instrumentale. En outre, Arnalta est un homme déguisé en homme ; Poppée embrasse Octavie alors qu’elle sort d’une nuit torride avec Néron, celui-ci chante « Adirati miei rai » dans les bras de Sénèque ; c’est Othon qui apporte l’annonce de la mort du philosophe ; les domestiques sont supprimés au profit des principaux personnages, dont Néron qui chante donc « Non morir », alors qu’il a ordonné sa mort ; la scène de l’extase orgiaque est transformée en duo entre Néron et Arnalta. Et comme si le livret génial de Busenello n’était pas assez riche, des textes additionnels de François Villon, Jean Molinet et Philippe Desportes sont insérés entre certaines scènes et dont on cherche encore la pertinence, à moins de vouloir surligner gauchement ce que livret évoque poétiquement et explicitement. Bref, la liste est interminable de situations absurdes qui trahissent constamment la dramaturgie de l’œuvre et qui donnent in fine l’étrange impression de deux partitions juxtaposées.
La mise en scène de Tatjana Gürbaca ne convainc guère, polluée par ces trahisons à répétition, même si les décors de Marc Weeger avaient les atouts pour plaire : sur scène un grand mur gris mobile constellé de trous, ou plutôt d’impacts à l’aspect lunaire qui fait face à quatre gradins pouvant suggérer un théâtre antique. Si les lumières de Mathieu Cabanes séduisent en exaltant les espaces et les corps, les costumes de Dinah Ehm oscillent entre le contemporain, l’évocation d’une époque révolue (plus shakespearienne que vénitienne) et le grotesque abyssal (le costume clownesque de Drusilla puis d’Othon est d’un ridicule achevé). La seule vraie bonne idée est d’avoir fait de Néron et de Poppée un couple physiquement très proche (même taille, même chevelure rousse abondante et timbre assez similaire). Giulia Scopellitti campe une Poppée convaincante, dont le timbre affirmé et solaire est conforme au parcours ascensionnel du personnage. La véritable révélation de cette production dispensable est le Néron de Iuril Iushkevich, le seul à ne pas faire partie du Studio Opéra. Le contre-ténor russe, vu cette saison dans le rôle de Feodor du Boris Godounov, impressionne par sa maîtrise d’un timbre ductile, solide, à la diction remarquable et sans tomber dans l’hystérie que peut suggérer le personnage. L’impulsivité est contrôlée sans être escamotée ou entravée. Du grand art. Jenny Anne Flory est une Octavie émouvante, sensible, à la voix riche et d’une belle amplitude, et incarne également une Vertu de bonne tenue. Étrangement transposé en registre de baryton, le rôle d’Othon perd en grâce et en fragilité, même si Alexandre De Jong ne démérite pas et possède de solides atouts vocaux. Le choix d’Hugo Santos dans le rôle de Sénèque peut surprendre, tant il est aux antipodes du personnage : jeune et physiquement alliciant, il est loin du vieillard grabataire qui appelle la mort de ses vœux. Sa voix est solide, mais l’exploitation post-mortem absurde qui est faite de son personnage annihile la portée morale qu’il est censé incarner. Autre rôle à contre-emploi, l’Arnalta de Filipp Varik, chanteur racé, vu dans de nombreuses productions lyonnaises (Louise, Boris Godounov, Billy Budd), à qui il manque cette touche de fantaisie associée au rôle, issue des comédies érudites de la Renaissance ; une prestation en somme trop sérieuse et monolithique. Enfin, la soprano norvégienne Eva Langeland Gjerde trouve le ton juste pour incarner le double rôle de Fortune et Drusilla.
À la tête de l’Orchestre de l’Opéra national de Lyon, Simon-Pierre Bestion dirige avec conviction et professionnalisme cette orchestration contemporaine qui résonne comme une vaste blague belge. Massacrer à ce point Busenello et Monteverdi n’est guère pardonnable, et c’est même du jamais vu depuis la mémorable “Popp’ea” du Théâtre du Châtelet en 2012 !…
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CRITIQUE, opéra. LYON, Opéra de Lyon, le 23 juin 2026. MONTEVERDI : L’Incoronazione di Poppea. G. Scopellitti, I. Iushkevich, J. A. Fleury, A. De Jong, H. Santos… Tatjana Gürbaca / Simon-Pierre Bestion. Crédit photographique © Jean-Louis Fernandez





