Une production en demi-teinte que ce Couronnement de Poppée au Festival Monteverdi de Crémone. Des idées intéressantes, mais brouillées par un plateau encombré qui trouble la lecture de l’ensemble. Une distribution de très haute tenue, gâtée par un Mayan Licht qui en fait des tonnes, et une direction de Paul Agnew efficace, mais troublée par des choix instrumentaux contestables.
On ne compte plus les productions de l’ultime opus de Monteverdi, et on pourrait se demander comment renouveler l’approche de l’un des plus grands chefs-d’œuvre du Seicento. Roberto Catalano ne prend ni le parti d’une vision historique, ni celle d’une véritable transposition moderne. Il parie en revanche sur une réflexion hors du temps historique autour des enjeux du pouvoir et du désir qui sont, en effet, au cœur du livret de Busenello et de la musique de Claudio Monteverdi. Le prologue s’ouvre sur un splendide rideau figurant le tableau d’Annibale Carracci, Ercole al bivio (Hercule à la croisée des chemins), symbole du choix cornélien entre la maîtrise des affects et l’incapacité à s’en libérer. Quand s’ouvre le premier acte, Othon apparaît au milieu de corps nus placés dans des sortes d’aquarium en plexiglass d’où ils sortent progressivement pour s’habiller de vêtements descendus des cintres. Ils sont censés représenter le public et constituent également la partie chorégraphique de l’œuvre, incarnation de la conscience collective happée par une intrigue qui se veut constamment actuelle. Le dispositif scénique imaginé par Mariana Moreira oscille entre réussites incontestables et trouvailles faites de bric et de broc, qui nuisent à la lisibilité du texte. Ainsi, si l’on peut apprécier la scène de l’extase entre Néron et Lucain qui apparaissent dans une sorte de théâtre dans le théâtre, derrière un lourd rideau rouge, si la mort de Sénèque séduit dans sa sobriété retrouvée, magnifiée par le contraste entre la toge blanche du philosophe et les toges noires des domestiques (costumes plutôt réussis de Ilaria Ariemme oscillant entre le contemporain et l’intemporel), tout comme le duo final également marqué par une sobre interprétation, la vision par trop conceptuelle du metteur en scène contredit l’essence même de l’œuvre qui se moque des concepts, notamment à travers les propos de Valletto s’en prenant au « vieillard » Sénèque, « ce miniaturiste des beaux concepts », qu’il « vend pour des secrets, mais ne sont que des chansons ». Plus globalement, les mises en scène modernes – et celle-ci ne fait guère exception – sont obsédées par la scène vide et se croient obligées de la combler par des objets, des personnages ou des danseurs qui polluent la perception du drame et détournent le regard du spectateur qui devrait se concentrer sur l’interprète. C’est le cas de ces portes-confessionnal tapissées de velours rouge devant lesquelles sont assis les danseurs qui évacuent ainsi la « disputatio » annoncée dans le prologue.
Cette vision qui ne convainc qu’à moitié est heureusement sauvée par une distribution dans l’ensemble de très haut niveau, à deux exceptions près. La Poppée de Benedetto Torre possède un timbre superbement projeté, capable des mille nuances pathétiques que réclame le rôle ; elle respecte le texte à travers une diction sans faille, ce qui est loin d’être le cas du Néron de Mayan Licht, qui hystérise à outrance, noyant une déclamation et un chant tendu à l’extrême dans des approximations, des problèmes de justesse et des changements de registres difficilement supportables. L’hystérie d’un empereur de dix-huit ans, incapable de maîtriser ses passions est réelle, mais elle est d’abord performative : dans le geste et le sens des mots, non dans la violence de sa profération. Seul le duo final le sauve quelque peu d’un authentique naufrage. Octavie est en revanche magnifiquement interprétée par Mara Gaudenzi (qui incarne également la Vertu du Prologue, en parvenant intelligemment à différencier les deux rôles), avec une distanciation émouvante qui ne sombre jamais dans le pathos. Son « Addio, Roma » est l’un des moments intenses de la soirée, qui contraste avec la véhémence de son geste et de son propos quand elle ordonne à Othon de tuer Poppée. L’amant malheureux est campé par le jeune contre-ténor uruguayen Agustin Pennino, voix délicate, solidement charpentée et élocution impeccable ; et si le timbre manque encore un peu de chair, cette relative faiblesse est compensée par une présence scénique très efficace et une musicalité qui transparaît dans les nombreuses formes closes du rôle. Bien plus impressionnante est la basse caverneuse de Federico Sacchi, hiératique Sénèque, imperturbable devant l’annonce d’une mort tant attendue : un modèle d’intelligence dramatique qui fait coïncider sa prestation sur scène avec ce qu’en dit le texte qu’il doit déclamer. Dans le rôle de Drusilla, seul véritable personnage positif de l’intrigue, Lucía Martín Cartón, en grande professionnelle et habituée de ce répertoire, rend très bien la fraîcheur ingénue mêlée d’un vrai sens dramatique quand elle accepte de se sacrifier pour Othon. On saluera également l’excellente prestation de Luca Cervoni, impayable Arnalta, malgré un costume de grand-mère vieillot qui tempère quelque peu un sens du théâtre qui n’est plus à démontrer ; son « Adagiati Poppea » est bouleversant, et constamment remarquable son art consommé de la diction qui ne fait perdre aucune syllabe de son texte toujours maîtrisé. En revanche, la Nourrice d’Alessandra Visentin déçoit par un timbre voilé, presque engorgé, manquant de hargne avec une présence en demi-teintes. Bien plus convaincante est le triple rôle de Lucain, Soldat I et Domestique III assuré avec justesse et discernement par Jorge Navarro Colorado, tout comme la solide prestation de Matteo Laconi, excellent Liberto et Soldat II, au timbre sonore et chaleureux et à la projection toujours bien assurée. Les autres interprètes ne méritent que des éloges, que ce soit le timbre velouté de Giacomo Nanni (Mercure et Domestique III), le timbre cristallin de Sarah Fleiss (La Fortune et Damigella), l’amour malicieux et le Valet espiègle de Sarah Hayashi, ou encore la Pallas furtive mais incisive de Silvia Porcellini.
Dirigeant des Arts Florissants réduits à une dizaine de musiciens, Paul Agnew connaît son métier, mais l’énergie louable qu’il met à faire dialoguer instruments et interprètes vocaux est trop souvent gâtée par des choix contestables de l’orchestration : les vents sont excessivement sollicités (comme dans l’air d’entrée d’Othon), les cornets à bouquin, jamais employés dans l’orchestre vénitien, sonnent parfois de manière incongrue. Lorsque les cordes sont privilégiées, alors le miracle opère, comme dans la magnifique sinfonia à la fin de l’acte deux.
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CRITIQUE, festival. CRÉMONE, Teatro Ponchielli, le 20 juin 2026. MONTEVERDI : L’Incoronazione di Poppea. B. Torre, M. Licht, M. Gaudenzi, A. Pennino, F. Eraldo Sacchi… Roberto Catalano / Paul Agnew. Crédit photographique (c) Droits réservés





