Pour clôturer sa saison 2025-2026 et dans le cadre des célébrations du centenaire de sa création, Les Arts de Valence a présenté Turandot, le dernier et populaire opéra du compositeur italien Giacomo Puccini.
La distribution vocale ne pouvait être plus réussie. Tout d’abord, le choix de la mezzo-soprano russe Ekaterina Semenchuk pour le rôle-titre s’est révélé particulièrement heureux : la redoutable tessiture de la princesse de glace ne lui a posé aucune difficulté. Dotée d’une voix puissante, homogène, dense et parfaitement projetée, elle s’est montrée aussi efficace dans les passages exigeant de vastes déferlements sonores que dans ceux requérant un chant plus souple et lyrique. Elle a trouvé en l’inusable ténor américain Gregory Kunde un partenaire idéal. À 72 ans et après plus de quatre décennies de carrière, celui-ci constitue un véritable miracle de longévité vocale. Avec une voix pleine, brillante et robuste, une impressionnante assurance dans l’aigu, ainsi qu’un chant héroïque, raffiné et nuancé, sans oublier son étonnante résistance physique, le ténor américain a livré une composition éblouissante du prince Calaf, capable de faire oublier certains passages où son émission, marquée par inexorable passage du temps, paraissait légèrement métallique et affectée d’un vibrato qui, surtout dans les moments les plus lyriques, altérait quelque peu la qualité de son chant.
Pour ses débuts très attendus dans la maison, la soprano espagnole à la carrière ascendante Carolina López Moreno a constitué l’une des plus agréables révélations de la soirée. Chargée du rôle de l’esclave Liù, elle a fait valoir une voix lyrique au médium chaleureux, généreuse en demi-teintes et en pianissimi, ainsi qu’une appréciable sûreté dans le registre aigu. Son interprétation de l’air « Tu che di gel sei cinta… » fut, tant par sa virtuosité vocale que par son intensité expressive, l’un des grands moments de la soirée. À cela s’est ajoutée une présence scénique convaincante, qui a contribué de manière décisive à la réussite de sa prestation. De son côté, le jeune bas chinois Liang Li a fait entendre une voix sombre, bien timbrée, aux graves profonds et résonnants, conférant toute l’autorité nécessaire à Timur, le roi tartare déchu. Prêtant sa voix aux rôles de l’empereur Altoum et du Prince de Perse, le ténor espagnol Josep Fadó s’est acquitté de sa tâche avec une irréprochable efficacité. Parmi le cynique trio des ministres impériaux, le jeune et prometteur baryton Jan Antem (Ping) s’est particulièrement distingué par la beauté de son timbre clair, sa musicalité et la qualité de son chant legato. Un artiste à suivre de près. Corrects vocalement et très efficaces sur le plan scénique, les ténors Pablo García-López (Pang) et Mikeldi Atxalandabaso (Pong) ont également apporté une contribution appréciable. De solides prestations vocales ont été fournies par le vigoureux Mandarin du jeune baryton azerbaïdjanais Agshin Khudaverdiyev ainsi que par les diligentes servantes incarnées par les espagnoles Yolanda Marín et Federica Fiori.
Les chœurs réunis pour l’occasion (le Cor de la Generalitat Valenciana, l’Escola Coral Veus Juntes et l’Escolania de la Mare de Déu dels Desemparats) ont brillamment relevé chacun des nombreux défis que leur impose la partition, faisant preuve à tout moment de préparation, de justesse et d’un volume parfaitement maîtrisé. Depuis la fosse, à la tête de l’orchestre maison, le chef britannique Sir Mark Elder, directeur musical de la compagnie valencienne, a démontré une maîtrise absolue des masses orchestrales, offrant une lecture équilibrée, subtile et d’une grande richesse de timbres, portée par une tension dramatique constante et un remarquable sens du théâtre.
Coproduite avec le New National Theatre de Tokyo et le Tokyo Bunka Kaikan, la mise en scène signée par l’espagnol Àlex Ollé, cofondateur et directeur artistique de La Fura dels Baus, proposait un spectacle d’un impact visuel monumental, à l’esthétique abstraite et futuriste. Délaissant la vision orientalisante du conte, sa lecture dramaturgique plaçait le pouvoir au centre du récit. La structure hiérarchique apparaissait ainsi constamment soulignée : l’empereur et sa fille au sommet, tandis que le peuple, incapable de remettre en question le statu quo dominant, demeurait soumis à la base. Comme on pouvait le constater dès le lever de rideau, avant même le début de l’opéra, l’élément structurant de cette lecture était le traumatisme des abus subis par l’héroïne, expliquant son aversion envers les hommes. Mais elle n’est pas la seule à porter les stigmates du passé : dans cette nouvelle vision, l’amour que Calaf éprouve pour Turandot se mêle à son désir de reconquérir le pouvoir perdu à la suite du traumatique renversement de son père. Tous deux vivent un présent conditionné par les blessures du passé.
Si les scènes collectives se distinguaient par leur excellente organisation, la direction d’acteurs se révélait plus limitée lorsqu’il s’agissait d’explorer en profondeur la psychologie des personnages. Plus controversée, sans toutefois ternir la réussite de l’ensemble, apparaissait la conclusion sombre imaginée par le metteur en scène espagnol. S’appuyant sur le fait que Puccini n’a jamais achevé l’opéra et que sa fin demeure donc ouverte à diverses interprétations, il choisit de conclure l’œuvre par le suicide de l’héroïne. Après avoir compris la puissance de l’amour à travers le sacrifice de Liù, Turandot se montre incapable d’assumer ce sentiment et, plutôt que de se livrer à son vainqueur, décide de se donner la mort avec le même poignard utilisé par la malheureuse esclave. Une résolution cohérente avec la personnalité traumatisée que cette production attribue au personnage.
La scénographie labyrinthique et brutaliste à l’esthétique futuriste, conçue par Alfons Flores et composée d’une monumentale structure d’acier gris parcourue d’interminables escaliers, renforce l’idée de hiérarchisation sociale et d’enfermement du peuple. De même, les costumes de Lluc Castells instaurent un contraste parfaitement défini entre ceux qui détiennent l’autorité, revêtus de solennité et de caractère rituel, et une population déshumanisée, illustrant clairement qui exerce le pouvoir et qui le subit. Grâce à un élaboré jeu de clair-obscur et à de puissants contrastes entre lumière et ombre, la conception lumineuse particulièrement soignée de l’Allemand Urs Schönebaum construit avec une grande efficacité l’atmosphère traumatique et oppressante voulue par le metteur en scène. À l’issue de la représentation, un public enthousiaste a réservé à l’ensemble des interprètes de longues et chaleureuses ovations.
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CRITIQUE, opéra. VALENCIA, Palau de Les Arts, le 16 juin 2026. PUCCINI : Turandot. E. Semenchuck, G. Kunde, C. Lopez Moreno, L. Li… Alex Ollé / Sir Mark Elder. Crédit photographique (c) Miguel Lorenzo / Mikel Ponce






