Toute nouvelle reprise du raffiné et exigeant opera seria qu’est Ariodante de Georg Friedrich Haendel constitue un véritable motif de réjouissance. L’ouvrage compte en effet parmi les chefs-d’œuvre incontestés du répertoire baroque. Il est cependant difficile de comprendre que le Teatro Real ait une nouvelle fois choisi de le présenter seulement en version de concert, comme il l’avait déjà fait en 2007 et en 2018. Il s’agit de la troisième occasion où la maison madrilène renonce à la mise en scène d’une œuvre qui a pourtant bénéficié de productions scéniques dans d’autres théâtres espagnols, notamment au Gran Teatre del Liceu en 2006 et à l’Opéra d’Oviedo en 2009, ainsi qu’au Palau de les Arts de Valence en 2022. Il ne reste qu’à espérer que le Teatro Real reconsidère cette politique à l’avenir – et offre enfin à ce sommet du théâtre musical haendélien une production scénique à la hauteur de l’extraordinaire qualité dramatique et musicale de la partition.
Créé à Londres en 1735, Ariodante fut le premier opéra composé par Haendel pour le tout nouveau théâtre de Covent Garden, après sa rupture avec le King’s Theatre. Son intrigue puise ses racines dans les chants IV et VI de l’Orlando furioso de Ludovico Arioste, le grand poème chevaleresque de la Renaissance italienne qui inspira également au compositeur ses opéras Orlando et Alcina. Haendel ne s’appuya toutefois pas directement sur le texte de l’Arioste, mais sur la structure dramatique et le livret de Ginevra, principessa di Scozia, élaboré par Antonio Salvi pour un opéra homonyme de Giacomo Antonio Perti. Sur cette solide base littéraire, il bâtit l’un des drames les plus intenses, les plus équilibrés et les plus profondément émouvants de toute sa production lyrique.
L’action se déroule dans l’Écosse médiévale. Ariodante, noble chevalier et favori du roi, est sur le point d’épouser Ginevra, fille du monarque. Mais les intrigues de Polinesso, duc d’Albany, amènent le jeune homme à croire que sa fiancée lui a été infidèle, déclenchant une série de malentendus et d’accusations qui mettront en péril l’honneur et la vie de la princesse jusqu’à ce que la vérité éclate enfin. Pour cette nouvelle reprise, le Teatro Real avait confié l’exécution musicale à la formation suisse La Cetra Barockorchester Basel, ensemble de référence dans le répertoire baroque, placé sous la direction de l’italien Andrea Marcon.
La distribution réunie pour l’occasion, composée de véritables spécialistes du répertoire baroque, ne pouvait être mieux choisie et rendit pleinement justice, avec un remarquable engagement et une grande virtuosité, à des personnages magnifiquement caractérisés et dotés chacun d’une fonction dramatique parfaitement définie. Chargée du redoutable rôle-titre, écrit par Haendel pour le célèbre castrat Giovanni Carestini, la mezzo-soprano tchèque Magdalena Kožená aborda avec des moyens vocaux superlatifs l’un des personnages les plus complexes et les plus humains de tout le théâtre haendélien, s’imposant comme la grande triomphatrice de la soirée. En excellente forme vocale, l’artiste conserve ce timbre chaleureux et velouté, cette richesse de couleurs et cette musicalité exquise qui ont fait d’elle l’une des références majeures dans le monde lyrique. Sa sensibilité interprétative et son exceptionnelle palette de nuances lui permirent de composer un Ariodante de très haute tenue, aussi convaincant dans les pages les plus lyriques et introspectives que dans celles où l’écriture exige une agilité impitoyable, maîtrisée avec une admirable solidité technique. Son interprétation du poignant « Scherza infida », l’un des sommets de la partition, fut particulièrement remarquable : elle y déploya un phrasé d’une exquise sensibilité et une bouleversante capacité à exprimer toute la désolation du héros se croyant trahi par celle qu’il aime. En lumineux contrepoint, « Dopo la notte » trouva en Kožená une interprète idéale, capable d’affronter avec une stupéfiante aisance ses vertigineuses coloratures et ses larges intervalles, tout en transmettant l’euphorie et le soulagement qui envahissent le personnage au dénouement de l’œuvre.
La soprano russo-américaine Erika Baikoff et la soprano israélienne Shira Patchornik, respectivement la princesse Ginevra et sa naïve confidente Dalinda, ne furent pas en reste. La première séduisit par la beauté de sa voix lyrique, souple, lumineuse et solidement maîtrisée dans les coloratures. Artiste particulièrement polyvalente, elle brilla aussi bien dans les passages les plus légers de son rôle que dans ceux qui requièrent un chant plus dramatique et véhément. Elle fut notamment acclamée pour la délicatesse de son interprétation de « Volate, amore… » ainsi que pour l’intensité dramatique insufflée à « Il mio crudel martoro… ». Quant à Shira Patchornik, elle fit valoir une voix lyrique claire, au timbre légèrement métallique, fraîche et juvénile, conduite avec intelligence et portée par une intention expressive constante. Sa maîtrise des coloratures se révéla en outre particulièrement sûre. Scéniquement, elle se montra tout à fait convaincante.
Du côté des voix masculines, c’est le charismatique contre-ténor français Christophe Dumaux qui remporta un éclatant succès. Maîtrisant parfaitement son personnage, il campa un Polinesso d’une rare évidence dramatique, rival maléfique de l’amour de Dalinda et véritable moteur des intrigues de l’ouvrage. Il s’appuya pour cela sur une voix ferme, sombre, incisive, riche en nuances et d’une grande musicalité. Son interprétation de « Dover, giustizia, amor… », servie par une expressivité rayonnante et des ornements irréprochables, constitua l’un des grands moments vocaux de la soirée. Il convient également de souligner son exceptionnelle incarnation théâtrale du personnage — riche en ressources histrioniques et dotée d’une remarquable présence scénique — qui parvint, à chacune de ses interventions, à faire oublier qu’il s’agissait d’une simple version de concert. Chapeau! Dans sa double incarnation de Lurcanio, le fidèle frère du héros, et d’Odoardo, favori du roi, le ténor helvético-chilien Emiliano González Toro constitua un luxe absolu. Doté d’une voix somptueuse, attentif au moindre détail et fort d’un raffinement stylistique souverain, il conféra à ces deux personnages un relief inhabituel. Complétant la distribution, le baryton espagnol José Antonio López composa un Roi d’Écosse exemplaire grâce à un chant noble et aristocratique, soigneusement élaboré et porté par un remarquable équilibre entre autorité et humanité.
À la tête de la prestigieuse et hautement spécialisée La Cetra Barockorchester Basel, Andrea Marcon proposa, depuis le pupitre et le clavecin, une lecture au geste sûr et d’une grande fidélité au style haendélien. À la tête d’instruments d’époque, il façonna une interprétation dynamique, équilibrée et riche en contrastes, veillant constamment à faire émerger de l’orchestre la couleur instrumentale la plus appropriée à chaque passage de la partition.
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CRITIQUE, opéra (en version concertante). MADRID, Teatro Real, le 03 juin 2026. HAENDEL : Ariodante. M. Kožena, E. Baikoff, S. Patchornik, C. Dumaux… La Cetra Barockorchester Basel, Andrea Marcon (direction). Crédit photographique (c) Javier del Real






